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Photo de André Desrochers

Un béluga, ça sert à quoi?

La semaine dernière, nous avons eu de tristes nouvelles sur l’état de la population des bélugas du Saint-Laurent. Dans la dernière décennie, ces magnifiques petites baleines ont vu leur nombre diminuer d’un millier à quelque 880, selon les données de Pêches et Océans Canada. Cette annonce médiatisée a bien sûr suscité de nombreux commentaires, incluant l’habituelle autoflagellation humaine, le réchauffement climatique, les attaques contre le «gouvernement Harper», la surpopulation et d’autres cris d’alarme; des points de vue parfois bien légitimes.

Beluga

Un béluga trouvé mort aux Escoumins, en septembre 2013.
Photo Josiane Cabana, GREMM

 

Je ne veux pas débattre des causes du déclin de cet animal que l’on nomme DL dans les cercles d’initiés1. Je voudrais plutôt revenir sur certains commentaires que j’ai lus, qui revenaient à dire que ce déclin n’est pas grave, car de toute manière un béluga, cela ne sert à rien. Wow! Je trouve de telles affirmations à la fois déconcertantes et intrigantes. Déconcertantes parce que le béluga est une espèce emblématique du Saint-Laurent. Comment peut-on être aussi indifférent face à son déclin? Ces affirmations sont également intrigantes puisqu’elles renvoient au concept d’utilité. Un concept qui a fait couler beaucoup d’encre au fil des siècles, en particulier chez les économistes.

À propos de l’utilité, Wikipédia nous enseigne qu’elle est «une mesure du bien-être ou de la satisfaction obtenue par la consommation, ou du moins l’obtention, d’un bien ou d’un service». Très bien, mais c’est quoi au juste un bien ou un service? D’instinct, le commun des mortels affirmera qu’un béluga n’est ni un bien ni un service, car il associe ces termes à des objets ou à des activités facilement chiffrables en dollars. L’esprit réducteur pourrait ainsi conclure que le béluga n’est pas utile! «Pas si vite!», direz-vous avec raison. Car l’utilité, c’est plus compliqué que cela, évidemment. Alors, jasons «utilité».

La valeur monétaire, mesure d’utilité?
On ne peut pas réduire l’utilité d’une espèce uniquement à une valeur monétaire. Sauf que c’est un point de départ… Prenez le cas des espèces de poissons prélevées commercialement. La valeur des ventes nous donne une estimation minimale de leur utilité. La chasse sportive est aussi une forme de prélèvement, et on peut démontrer l’utilité d’une espèce au sens économique en faisant la somme des retombées directes (permis, armes à feu, etc.) et indirectes (frais de déplacement, etc.) de cette chasse. Par exemple, au Québec en 2004, le chasseur moyen a investi 7000$ et 69 jours par orignal tué2. Allez ensuite dire aux chasseurs d’orignal que ces bêtes ne servent à rien!

Bien sûr, l’utilité ou la valeur des espèces gibiers ne s’arrête pas là, puisque, comme un grand nombre d’espèces sauvages –incluant le béluga–, ces espèces sont «prélevées» abondamment par nos yeux et nos lentilles de caméras. Si on cumule toutes les dépenses associées chaque année à ces prélèvements intangibles, je ne serais pas surpris qu’on atteigne des milliards de dollars, juste au Québec. Jadis, on prélevait le béluga en le chassant pour des primes, car on l’accusait de décimer les stocks de poissons. Maintenant, on le prélève plus que jamais –en images et en souvenirs inoubliables–, et ce prélèvement virtuel devient fort tangible pour certains. Demandez aux chambres de commerce de Tadoussac et de Rivière-du-Loup à quoi sert un béluga!

Et pas besoin d’être si majestueux pour démontrer une utilité, même en argent sonnant. Prenez l’exemple du bécasseau à queue pointue qui visitait les étangs d’épuration de la Baie-du-Febvre en septembre dernier. Ce petit oiseau modeste, originaire de l’est de l’Asie, est rarissime au Québec. Si bien qu’il a attiré des centaines d’observateurs des 4 coins de la province, et même de l’Ontario et des États-Unis. Des gens qui ont cru utile de dépenser des sommes non négligeables pour voir ce petit oiseau brun rayé.  Il aura donc «servi» à quelque chose ce bécasseau! Si vous n’êtes pas certain, encore une fois, demandez aux commerçants de Baie-du-Febvre qui voient de plus en plus ces oiseaux «inutiles» comme une manne.

Mais ce n’est pas tout! Il y a aussi les espèces non prélevées, ni physiquement ni de manière intangible. Probablement la grande majorité des espèces. Il n’y a aucun doute que même les vulgaires bactéries, algues et bêtes souvent répugnantes peuvent servir à quelque chose, ne serait-ce que dans le sens le plus bassement monétaire du terme, notamment grâce à leur capacité à rendre des services écologiques. Pensons juste à la purification de l’eau. En 1997, une équipe de chercheurs en économique et en environnement a calculé la valeur économique des services rendus par toutes ces espèces que la plupart jugeraient «inutiles». Ils étaient arrivés à un chiffre astronomique: 33 trillions de dollars par année3. Ça fait beaucoup d’argent pour des espèces qui ne «servent à rien»!

Encore une fois, il ne faudrait pas tomber dans le panneau et réduire l’utilité à la valeur monétaire, puisqu’elle est parfois bien difficile à quantifier.

Les choses inutiles
Si on met l’argent de côté quelques instants, on pourrait dire que les choses les plus utiles dans la vie sont justement les choses dites «inutiles». S’il était encore en vie, Sylvain Lelièvre serait sûrement d’accord. Je n’ai jamais été un fan de ce poète-chansonnier dont les portamentos maladroits menant à des notes approximatives me hérissent les poils, mais ses textes incisifs me font oublier la douleur musicale. Une de ses chansons s’intitule Les choses inutiles et, vous l’avez deviné, elle en énumère plusieurs exemples. Les bonheurs tranquilles. Les couchers de soleil sur la ville. Le chant des bruants sur les fils. Le charme fuyant d’un profil. Dommage que «béluga» ne rime pas avec «il», cette liste aurait bien été prolongée. Lelièvre avait tout compris.

Bien sûr, il reste un problème: l’utilité des espèces, ou leur inutilité, est une notion bien personnelle. Ainsi, des gens vous diront que la survie du béluga donne un sens à leur vie. D’autres, la grande majorité sans doute, voient le béluga comme un accessoire quelconque dans leur coffre à surprises existentielles. Pour d’autres encore, le béluga est carrément une nuisance dont la disparition nous simplifierait la vie!

Je sens votre exaspération: alors, il est utile ou non le béluga? Bon d’accord, si vous voulez mon opinion perso, oui le béluga est très utile, car il évoque plein de superbes souvenirs, il fait partie de ces choses qui donnent un sens à ma vie. Si je porte le chapeau du scientifique toutefois, je dirais que la seule manière de le savoir avec précision serait de calculer la somme de toutes ses utilités perçues, grandes et petites, par vous, moi et tous les autres humains.

Impensable, évidemment, de mesurer l’utilité aussi précisément. Mais d’une certaine manière, à chaque élection, notre société mesure démocratiquement l’utilité des espèces sauvages, emblématiques ou non, en mettant au pouvoir des gens aux sensibilités mesurables envers ces espèces. Par exemple, on peut interpréter le résultat de la dernière élection fédérale comme la triste mesure d’une certaine «inutilité» des espèces comme le béluga. Espérons juste que les prochains exercices démocratiques sauront hausser la cote de ces espèces emblématiques et nous convaincre que leur utilité est plus qu’une simple théorie.

1 De son nom scientifique, Delphinapterus leucas

2 Lacasse, M. 2005. Suivi des paramètres socio-économiques relatifs à la grande faune au Québec. Document interne. Faune Québec. 

3 Costanza, R., R. d’Arge, R. de Groot, S. Farber, M. GRasso, B. Hannon, K. Limburg, S. Naeem, R. V. O’Neill, J. Paruelo, R. G. Raskin, P. Sutton and M. van den Belt. 1997. The value of the world’s ecosystem services and natural capital. Nature 387: 253-260.

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  1. Publié le 31 octobre 2013 | Par Jean-francois Gaudet

    Texte intelligent. Quelle bonne façon de répondre à la redondante question sur l'utilité des espèces. Par contre, je trouve qu'il reste difficile de mesurer cette sensibilité dans les promesses et programmes électoraux des élus.
  2. Publié le 29 octobre 2013 | Par Luce Chamard

    Excellent papier mais votre commentaire offensant sur Sylvain Lelièvre ne me semble pas très judicieux ni «utile»...
  3. Publié le 29 octobre 2013 | Par Sébastien Rioux

    Fort intéressant comme essai. J'espère qu'il circulera abondamment, notamment auprès des adeptes du concept de «l'inutilité faunique». Voilà un défi de taille. De fait, ce n'est pas très compliqué de se convaincre entre nous, mais de faire adopter de tels concepts auprès du public cible, ce n'est pas du tout évident.

    Longue vie à ce blogue,

    Sébastien Rioux

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