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Photo de André Desrochers

Ces autoroutes gonflables

On a assisté, ces derniers jours, à une montée de lait de la population de Québec au sujet des mesures de modernisation de l’autoroute Laurentienne, proposées récemment par le ministère des Transports. Favorisant le transport collectif, ces mesures n’adhèrent pas à la logique du «toujours plus d’automobiles», au grand dam de nombreux automobilistes. Certains d’entre eux auraient d’ailleurs lancé une pétition, envisageant probablement souscrire à la désormais traditionnelle danse du bacon sur la colline parlementaire. Cet épisode a de quoi décourager ceux qui, comme moi, croient encore au développement durable, mais il a au moins l’avantage de relancer le débat sur la planification routière dans un contexte urbain.

Photo Malimage

Photo Malimage

Rétroaction positive
Sans être urbaniste, je sais reconnaître une rétroaction positive, ou encore une inversion de la cause et de l’effet, quand elles se pointent. Si on lit rapidement tout ce qui s’écrit dans les médias au sujet de cette autoroute et des nombreux projets similaires, il est tentant de justifier l’établissement de nouvelles voies comme une réaction naturelle à l’accroissement du trafic. Pourtant, il est bien connu qu’une augmentation de la fluidité des routes est aussi la cause de cet accroissement de trafic. Les 2 phénomènes s’alimentent mutuellement, d’où la rétroaction positive, nommée dans ce cas-ci «trafic induit» par les experts. L’idée du trafic induit est vieille d’au moins 50 ans, et je m’étonne qu’elle semble encore échapper aux défenseurs d’une autoroute toujours plus large. On attribue à Einstein la boutade «La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent».

Il s’agit d’un cas classique d’offre et de demande où la demande est dite «élastique», c’est-à-dire conditionnée par l’offre1. Il en découle que, généralement, l’ajout de voies n’améliore pas la situation des personnes qui y font l’aller-retour quotidiennement, une fois l’équilibre atteint. L’ajout déplace le problème dans l’espace (au goulot d’étranglement suivant) et dans le temps (après l’établissement de nouveaux ménages attirés à l’autre bout de cette route temporairement fluide). Un phénomène analogue se produit à l’allumage des ordinateurs: la vitesse accrue des processeurs (semblable à l’amélioration des autoroutes) incite les développeurs de logiciels à ajouter des fonctionnalités dont on n’a pas vraiment besoin, de sorte qu’il faut toujours autant de patience lors de l’ouverture d’une session d’ordinateur2.

Choisir l’éloignement
Je ne possède pas d’automobile, préférant la marche, le vélo ou l’autobus pour me rendre au travail et faire mes courses. Cela n’est pas un hasard, car lorsque est venu le temps de m’acheter une propriété, j’ai choisi la proximité comme critère fondamental, pour des raisons de qualité de vie, mais aussi pour l’environnement. Car après la procréation, l’établissement loin des lieux de travail est le geste qui a le plus de répercussions sur l’environnement. Un tel choix personnel me donne une certaine caution morale pour me questionner sur les motifs des personnes qui se plaignent des méfaits de l’éloignement après avoir choisi de s’installer loin des lieux où ils travaillent3. Je m’étonne toujours de voir ces gens qui se désolent de subir les embouteillages, comme s’ils n’avaient pu les anticiper lorsqu’ils ont choisi de s’enraciner loin, pour être «près de la nature» ou pour sauver de l’argent. Permettez-moi de douter de la réelle économie qu’entraîne un tel choix, si on tient compte des «effets externes» comme ces 2 automobiles rendues nécessaire pour se rendre aux lointains services. Investir dans une résidence ou dans une automobile? Le choix m’apparaît évident, mais je m’éloigne (sans jeu de mots).

Réduire
Un voie réservée pour le transport collectif et les automobiles électriques est une solution cohérente avec le discours en faveur d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Bien sûr, pour faire avaler une telle pilule, il faut offrir des solutions de rechange, par exemple, repenser les parcours d’autobus pour mieux desservir les quartiers éloignés, quitte à subir une transition avec autobus vides, le temps que les populations ciblées se réveillent.

Mais si on veut pousser plus loin la cohérence avec le discours dominant (conférence de Paris sur le climat, etc.), il faudra un jour encourager plus ardemment la proximité. En effet, si l’autobus et la Prius paraissent cool et semblent des choix respectueux de l’environnement, ils sont tout de même de lourds et bruyants4 amas de métal et de produits toxiques dont on préfère ignorer le cycle de vie (de l’usine au dépotoir). Autoroute ou pas, ils sont de redoutables agents d’éloignement, la cause même d’une majorité de tracas qui pourraient être évités par une philosophie de proximité et de réelle densification du tissu urbain –et, s’il vous plaît, pas au détriment des espaces verts!

Démolir
Dans un contexte où la majorité des humains habitent désormais en ville, régler les problèmes de congestion pourrait jouer favorablement sur le quotidien de milliards d’humains. Je me surprends à penser que la meilleure solution aux embouteillages, ce n’est pas de les diluer temporairement en ajoutant des voies, mais plutôt de les rendre encore plus insupportables, de manière à nous y faire penser à 2 fois avant de répondre à l’appel de la lointaine banlieue. Je pense ici au démantèlement de voies et d’autoroutes entières. Simpliste ou irréaliste, vous direz? Eh bien non, car cette solution est déjà mise en application dans de nombreuses villes, comme Portland et Boston, aux États-Unis, où on a démoli des «autoroutes-verrues» en plein centre-ville au profit de voies piétonnières et de parcs. On imagine la furie des automobilistes locaux. Pourtant, si l’on se fie à une étude recensant les résultats de 70 cas dans 11 pays, une telle furie ne serait que passagère. On est arrivé à la conclusion que le réaménagement d’autoroutes en faveur du transport en commun, voire des vélos et des piétons, réduit plutôt qu’accroît les problèmes de congestion à long terme en encourageant des comportements compensatoires chez les personnes qui se déplacent entre leur lieu de travail et leur domicile. Comme quoi, la nécessité est la mère de l’invention.

1 Contrairement à la demande «inélastique» pour des denrées de première nécessité, comme l’eau potable.

2 Je mets tout de même un bémol: il semble que les développeurs de Windows 10, que j’utilise, commencent à comprendre qu’il y a du positif dans l’idée d’un démarrage rapide.

3 Je lève mon chapeau à ceux et celles qui ne pleurnichent pas et qui assument leur éloignement!

4 Même avec un moteur silencieux, on n’échappe pas à ces décibels produits par la simple friction des pneus sur la route. À plus de 50 km/h, la majeure partie du bruit causé par un véhicule proviendrait de cette friction: http://www.energie-environnement.ch/maison/transports-et-mobilite/voiture/457

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  1. Publié le 11 mai 2016 | Par Guy

    Regardez les choses en face S.V.P. Commencez par faire un transport en commun plus viable, n'oubliez pas que nous avons le pire système et que pendant plus 20 ans, aucune amélioration n'a été faite (métrobus 800 et 801, fabrication 1991).
    Donc commencez par une offre efficace et on verra après...
    À Montréal, il y a pourtant beaucoup d'automobiles et beaucoup d'autoroutes et de ponts en périphérie aussi et, dans la ville, le transport en commun est très efficace.
    Construisez un métro aérien et vous verrez la différence. Ah non ça coûte trop cher!
    La vérité c'est que la ville a grossi énormément et très rapidement et rien n'avait été prévu, la preuve: le prix des maisons a triplé dans les 10 dernières années.
  2. Publié le 9 mai 2016 | Par Denis L.

    Il est mentionné: «l’établissement loin des lieux de travail est le geste qui a le plus de répercussions sur l’environnement».

    Trois réflexions sur ce point:

    1- Pourquoi faudrait-il que les lieux de travail se concentrent tous dans le même 10km carré. Et si les lieux de travail s'installaient plus près d'où sont les gens... Montréal étant une île, sa croissance est par définition limitée dans l'espace, sauf verticalement. L'empilement n'est pas systématiquement synonyme de «qualité de vie» pour tous, surtout avec de jeunes enfants dans le décor.

    2- L'achat d'une propriété est l'investissement le plus important pour une personne. En quoi cet investissement doit-il être lié au travail, alors qu'en moyenne, les gens changeront d'emplois plus souvent dans leur vie que de résidence? L'achat d'une résidence, c'est aussi le choix d'un style de vie, de s'ancrer dans un environnement où on peut s'épanouir: les tours de la ville sont peut-être écologiques, mais leur beauté ne rivalise certainement pas avec une rivière, une montagne ou une forêt à 200 mètres de sa demeure. Les contes de Saint-Élie-de-Caxton n'auraient pas la même résonance dans Ville-Marie.

    3- Enfin, pourquoi ne pas songer à des solutions qui minimisent les déplacements? À part les industries manufacturières, beaucoup d'emplois de nos jours (services, conseils...) peuvent se faire à distance en télétravail. Et si au lieu de taper sur l'automobiliste, on pénalisait aussi les employeurs et les entreprises qui obligent les gens à se déplacer, même quand le travail peut être effectué à distance et que les moyens existent déjà? Ce n'est pas toujours par amour du pneu et de l'acier que les gens sillonnent les routes, c'est plus souvent qu'autrement par obligation.

    En terminant, j'adhère à 100% à cette phrase: «Bien sûr, pour faire avaler une telle pilule, il faut offrir des solutions de rechange». Les solutions qui existent sont souvent insuffisantes et sous-financées: stationnements incitatifs pleins à 5h AM, wagons remplis à craquer, avec la moitié des gens debout, etc... le transport collectif est DÉJÀ un succès, il reste à le rendre agréable, et surtout, accessible.
  3. Publié le 8 mai 2016 | Par Pierre Belley

    Excellent texte Monsieur!
  4. Publié le 8 mai 2016 | Par André Desrochers

    @Pierre Couture: je suis 100% d'accord avec vous. Débattre est autrement plus plaisant qu'imposer!
  5. Publié le 8 mai 2016 | Par Pierre Ccouture

    Si tout le monde vivait au centre-ville, nous vivrions tous dans des tours. La qualité de vie pour un n'est pas nécessairement la même pour tous. L'important, c'est que chacun y trouve son compte. J'ai vécu longtemps au centre-ville, soit dans le faubourg St-Jean-Baptiste, et aujourd'hui j'ai une résidence en banlieue et j'en suis très heureux. Ma voisine a fait le contraire, elle a déménagé dans le faubourg St-Jean-Baptiste et elle est très heureuse aussi. Le malheur serait qu'elle ou moi imposent notre style de vie à l'autre. Nous serions alors tous malheureux.
    Merci d'en faire un débat.
    Pierre Couture

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