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Photo de André Desrochers

Cessons de sous-estimer la faune!

Mettons quelque chose au clair tout de suite: je ne suis pas un jovialiste qui fait semblant de croire que tout va bien dans notre biosphère. Je ne crois pas que les humains puissent continuer de s’approprier cette planète de manière anarchique sans en payer de tristes conséquences, notamment pour la biodiversité et ultimement, notre qualité de vie. Néanmoins, je suis constamment stupéfait par la capacité des espèces (incluant la nôtre) à se tirer d’affaire quand leur environnement change de manière draconienne. Dans ce billet, je vais vous entretenir de résilience et d’adaptation, bref de bonnes nouvelles.

Nous, les écologistes, avons un lien affectif très fort avec la biosphère, surtout celle de notre enfance. Par conséquent, nous avons une propension à voir des calamités surgir de partout. Bien sûr, la mère de toutes les calamités par les temps qui courent, c’est le réchauffement climatique. Aguerris par le fameux consensus apocalyptique des rapports du GIEC1, de nombreux écologistes bien intentionnés se sont lancés à la recherche de phénomènes inédits et préoccupants qui pourraient sonner le glas de nombreuses espèces dans un avenir rapproché. Vous avez peut-être vu l’effroyable vidéo d’Al Gore mettant en vedette la pathétique animation d’un ours polaire qui se débat en vain pour grimper sur un bout de glace trop mince. Il manquait juste la trame sonore d’épouvante et la voix de Vincent Price! Eh bien, de bonnes nouvelles: l’ours polaire se porte très bien, merci! En effet, on note même d’importantes augmentations d’effectifs dans plusieurs régions polaires2. Ironiquement, cela ne fait pas l’affaire de nombreux écologistes qui carburent à la catastrophe…

Un triage des espèces ?
D’accord pour l’ours, direz-vous, mais qu’en est-il des autres espèces? Une pléthore d’articles sur la faune et la flore ont paru depuis une vingtaine d’années à propos des effets d’un éventuel réchauffement climatique sur leur écologie. On y trouve de tout. La limite de la répartition géographique des écureuils roux qui se déplace vers le nord. Des maladies jadis sudistes nouvellement contractées par des espèces nordiques. L’habitat du pika, joli petit animal ressemblant à un chinchilla, qui verrait son habitat au sommet des Rocheuses rétrécir comme une peau de chagrin. Des mésanges bleues (espèce européenne) qui ne pondent plus leurs œufs au bon moment, ratant les chenilles qui émergent trop tôt en raison du réchauffement, et j’en passe (vous saurez sans doute m’en suggérer). Tout ce brouhaha aurait de quoi remplir une saison entière de la série Découverte (Radio-Canada), avec notre chère trame sonore d’épouvante à l’appui bien sûr.

On se préoccupe du sort de nos espèces à un point tel que certains ont lancé l’idée de gérer rationnellement la crise d’extinction anticipée, en effectuant un triage des espèces à la manière du triage des blessés qu’on effectuait lorsque les guerres se faisaient à coups de bataillons. Deux jambes et un bras arrachés? Aux oubliettes! Un p’tit bobo sur le coude? Ça guérira bien tout seul! Blessure potentiellement mortelle mais facilement traitable? On s’en occupe sur le champ! Pour les animaux, il s’agirait donc d’oublier les cas désespérés (par exemple, le pika), de souhaiter bonne chance aux cas légers (la grande majorité des espèces) et de s’occuper du reste.

Une capacité d’adaptation remarquable
En sommes-nous vraiment rendus là? Pas vraiment, du moins en ce qui concerne nos préoccupations climatiques. Voyez-vous, on constate de plus en plus que, face aux aléas du climat, les animaux ne sont pas de stupides spectateurs comme la vache qui regarde passer le train. Prenez l’Albatros hurleur. Ce majestueux maître des océans a adapté sa stratégie alimentaire aux changements récents des grands vents qui sévissent dans les océans avoisinant l’Antarctique, tirant profit de ce changement3. Dans l’Arctique, il n’y a pas seulement les ours polaires qui semblent bien se tirer d’affaire, merci! À leurs côtés, les mergules nains, de minuscules oiseaux marins à la robe noir et blanc, semblent aussi s’accommoder sans problème de la fonte des glaces, en adaptant avec succès leur stratégie alimentaire aux nouvelles conditions4.

Bien au-delà de l’adaptation comportementale, l’adaptation darwinienne vient aussi à la rescousse pour aider les espèces à composer efficacement avec  les changements environnementaux. On imagine à tort que l’évolution s’échelonne toujours sur des milliers d’années. Pourtant, de nombreux exemples montrent le contraire. Le mélanisme industriel, vous connaissez? Ou encore, avec les épisodes récurrents d’El Niño (un soubresaut climatique dans le Pacifique), l’évolution darwinienne modifie régulièrement la taille du bec des géospizes des Galápagos (petits oiseaux), en réponse à des changements dans la taille des graines des plantes et ce, sur quelques années seulement! Mes propres recherches sur les oiseaux forestiers montrent que les ailes de ces derniers ont évolué depuis un siècle de manière telle que ces oiseaux sont désormais mieux adaptés à la fragmentation des grandes forêts boréales5.

Des problèmes non imaginaires
Si les animaux ne sont pas aussi passifs qu’on l’aurait cru face aux changements du climat, ils ne sont tout de même pas invulnérables à l’emprise humaine sur la planète. Plutôt que de continuer de pleurnicher sur des problèmes de CO2 dont les effets anticipés sur les températures globales sont de plus en plus révisés à la baisse6,  sinon complètement remis en question7, attardons-nous aux nombreux problèmes auxquels la faune pourra difficilement réagir autrement que par un déclin. Ces problèmes, particulièrement la perte d’habitat et, ultimement, la croissance anarchique de la population humaine, ne sont pas des lubies de modélisateurs. Ils sont bien réels et ils devront revenir au premier plan du «triage» des enjeux de conservation si on ne veut pas être contraints de faire, à fort prix, des plans de rétablissement complexes et des enclos chromés pour des communautés entières d’espèces menacées.

1 Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

2 PEACOCK, E., et al. 2013. Population ecology of polar bears in Davis Strait, Canada and Greenland. Journal of Wildlife Management 77:463–476.

3 WEIMERSKIRCH, H. et al. 2012. Changes in wind pattern alter albatross distribution and life-history traits. Science 335:211-214.

4 GRÉMILLET, D. et al. 2012. Little auks buffer the impact of current Arctic climate change. Marine Ecology – Progress Series, 454, 197-206.

5 DESROCHERS, A. 2010. Morphological response of songbirds to 100 years of landscape change in North America. Ecology 91:1577-1582.

6 OTTO, A. et. al. 2013. Energy budget constraints on climate response. Nature Geoscience 6: 415-416.

7 STEVENS, B. et S. BONY. 2013. What Are Climate Models Missing? Science 340:1053-1054.

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  1. Publié le 14 septembre 2013 | Par André Desrochers

    Pour donner suite à mon commentaire, voici un article fort intéressant sur la question des extinctions d'espèces en raison du climat:

    Lewis, O. T. 2006. Climate change, species–area curves and the extinction crisis. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences 361:163-171.
  2. Publié le 10 septembre 2013 | Par David Huard

    En fait, comme vous, je suis plutôt optimiste sur la capacité de certains organismes à s'adapter. J'admets toutefois que c'est une opinion qui, dans mon cas, n'est pas basée sur une connaissance approfondie du sujet et que je suis prêt à réviser.

    Il n'y a toutefois pratiquement aucun doute dans mon esprit, celui de mes collègues et de la communauté des climatologues que l'augmentation des concentrations de GES dans l'atmosphère est la cause de l'augmentation observée des températures au cours du dernier siècle, de la hausse du niveau des océans, de la fonte des glaces en Arctique et de la diminution du pH de l'océan. Rien à ce jour ne laisse croire que ces tendances lourdes puissent s'inverser sans intervention majeure. Cette belle assurance est basée sur plus de 50 ans d'observations et d'expérimentations, que je vous enjoins de consulter.

    Cela étant dit, comme vous, je ne pense pas qu'être alarmiste fasse progresser les choses pour la bonne raison que la gestion des GES est une question qui occupera l'espace public au bas mot pour les 50 prochaines années. Je crois qu'il est dans notre intérêt de la traiter avec sang-froid, rigueur et rationalité.
  3. Publié le 10 septembre 2013 | Par André Desrochers

    M. Huard,
    Merci de votre intérêt envers mon blogue. Votre invitation à une consultation gratuite est bien sympathique. Je laisse le soin aux lecteurs de juger du bien-fondé de mon agnosticisme sur le climat (situé quelque part entre le jovialisme et l'alarmisme). À savoir si je considère «l'impact des gaz à effet de serre» comme un problème ou non, je vous invite à préciser votre pensée, c'est-à-dire évitez d'amalgamer toutes sortes de phénomèmes sous ce vocable. Voici en quelques mots ma réflexion superficielle sur le sujet: les propriétés radiatives de ces gaz (dont la vapeur d'eau est le principal exemple) sont bien connues et testées expérimentalement, mais je trouve bien naïve, sinon dangereuse, cette belle assurance qu'ont de nombreux scientifiques et commentateurs sur les conséquences atmosphériques et écologiques des émissions humaines de ces gaz.

    Je reviendrai sans doute sur les questions climatiques pour y étaler ma superficialité et je vous invite à commenter de nouveau! À propos des 2 derniers articles cités, les paris sont ouverts sur les estimations yo-yo de la sensibilité climatique. Je ne mettrais pas trop d'argent là-dessus.
  4. Publié le 10 septembre 2013 | Par David Huard

    M. Desrochers,

    Je suis consultant en géophysique et me permet, dans l'intérêt public, de vous offrir une consultation gratuite sur la climatologie et ses bases physiques. Vos allusions aux «lubies des modélisateurs» et à l'impact des gaz à effet de serre comme un problème imaginaire me laissent croire que votre maitrise du sujet est superficielle. Pour ce qui est des deux derniers articles que vous citez, je serais extrêmement surpris que les auteurs cautionnent l'interprétation que vous en faites. Permettez-moi de vous suggérer de les contacter directement pour valider avec eux votre lecture de leurs travaux et les conclusions que vous en tirez.

    Bien à vous,

    David Huard, PhD
  5. Publié le 11 août 2013 | Par Sébastien Renard

    Bonjour André,

    Encore un blogue intéressant et stimulant, avec votre vision critique nécessaire à la Science.
    Mon inquiétude quant à la faune est plutôt en rapport avec son habitat, qui est généralement plus «lent» à répondre car composé d'espèces sessiles. D'ailleurs, de plus en plus de praticiens parlent d'aider les déplacements des distributions d'espèces: en Colombie Britannique, les forestiers sont maintenant encouragés à replanter des arbres provenant de populations méridionales...je serai intéressé à avoir votre opinion là-dessus.

    Mais encore une fois, certaines espèces sont plus «capables» de s'adapter, et je suis certains que certaines espèces fauniques vont pouvoir «adapter» leur habitat -il existe l'exemple de ce papillon (Euphydryas editha quinoqui, je crois) qui aurait changé de plante hôte pour accomplir son cylce de vie... extraordinaire! La vie trouvera son chemin- c'est ce que l'homme va perdre sur ce chemin qui est en jeux.

    En parlant de l'homme, je ne suis pas d'accord avec votre concept de croissance anarchique. Les projections démographiques parlent de stabilisation entre 9 et 12 milliards d'êtres humains... ce qui serait parfaitement soutenable, si ce n'était pas pour la croissance de la consommation humaine. J'estime qu'il serait plus éthique de contrôler la consommation que la population.

    Pour finir, j'ai eu la chance d'assister à une présentation de Camille Parmesan, et il faudra lui mentionner que l'ours polaire se porte bien, car elle utilise encore cet exemple visuellement marquant de l'ours sur un glaçon.

    Respectueusement,

    Sébastien

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