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Photo de André Desrochers

Cinquante nuances d’activisme

Dans une chronique récente parue dans Le Soleil, Jean-François Cliche se demandait: «À partir de quand un chercheur réputé cesse-t-il d’être un scientifique crédible pour devenir un “activiste”?» Bonne question.

Le journaliste choisit la crédibilité plutôt que l’activisme, en s’appuyant sur le cas de James Hansen, un chercheur qui a acquis ses lettres de noblesse à la NASA, dans le domaine de la mesure du climat. La crédibilité de James Hansen a été minée ces dernières années par son activisme qui l’a fait déraper plus d’une fois sur la question des changements climatiques, menant parfois même à des arrestations. Ses articles à sensation, comme ce petit dernier sur la hausse des niveaux des océans, sont du bonbon pour certains journalistes-activistes sans discernement, mais soulèvent l’ire de nombreux collègues. James Hansen poursuit la tradition du défunt climatologiste-activiste Stephen Schneider, rendu célèbre dans les années 70 par ses sorties médiatiques1.

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James Hansen, arrêté avec d’autres manifestants en 2009 près d’un site d’extraction de charbon.

L’activisme n’est pas nouveau dans les sciences de l’environnement. Il est au coeur de la «biologie de la conservation», cette discipline qui peine à devenir mature. Comment pourrait-il en être autrement, quand le nom de la discipline exprime une finalité éminemment politique plutôt qu’un aspect de la nature qu’on passerait sous la loupe, comme le sont les astres, les organismes vivants et les atomes? La question de l’activisme ronge la biologie de la conservation depuis longtemps2. Dans un essai paru en 2009 dans la revue scientifique Conservation Biology, porte-étendard de la discipline du même nom, les auteurs Michael Nelson et John Vucetich ont fait le point sur cette question en définissant l’activisme scientifique comme un «soutien actif, secret ou par inadvertance d’une politique ou d’une série particulière de politiques». Pour résumer leur propos, la position contre l’activisme se baserait sur la défense de l’objectivité et sur le fait que l’activisme rend difficile la pratique objective de la science, pour des raisons parfois évidentes (l’activisme est énergivore) et parfois moins évidentes (l’activisme peut teinter le jugement, miner la crédibilité, etc.). Par contre, la position en faveur de l’activisme s’appuierait principalement sur la responsabilité citoyenne des chercheurs. La conclusion des auteurs Nelson et Vucetich est en faveur d’un activisme mesuré, et je partage cette conclusion.

Je suis activiste
Le blogueur en moi éprouve une certaine empathie envers Hansen l’activiste, même si je ne partage pas ses convictions. Même en tant que chercheur scientifique traditionnel, je suis en quelque sorte activiste. Sous les chapeaux de blogueur et de chercheur, j’assume mon activisme contre les idées reçues; j’utilise des outils différents, en travaillant ma prose ou en formulant des hypothèses testables, mais la finalité est la même: partager et convaincre. Étant écologiste, ce rejet des idées reçues me crée des ennemis prévisibles, les autoproclamés défenseurs de l’environnement, entre autres, mais j’imagine que j’étais destiné à devenir un embarras pour les tenants de la pensée dominante, peu importe la discipline que j’allais choisir. Au moins, on ne peut pas m’accuser de cacher mon jeu.

Crypto-activisme
Hélas, ce n’est pas toujours aussi facile de déceler l’activisme chez les chercheurs. Car entre le chercheur introverti qui s’exprime principalement dans Philosophical Transactions of the Royal Society B, excellente revue scientifique par ailleurs, et le James Hansen qui déchire sa chemise devant les caméras, il y a bien sûr de nombreux niveaux. Je vois une vaste communauté crypto-activiste dans les milieux universitaires et gouvernementaux, où de nombreux chercheurs refuseraient d’être qualifiés de partiaux. Pourtant, la neutralité des scientifiques de l’environnement des milieux universitaires ou gouvernementaux est, à mon avis, un gigantesque mensonge. Une légende urbaine qui continue de faire injustement mal paraître d’autres chercheurs dans les débats portant sur l’environnement.

Dites-moi, sur quoi se base-t-on pour affirmer que les chercheurs universitaires ou gouvernementaux qui travaillent dans le domaine de l’environnement sont plus neutres que ceux qui bossent dans le privé? Je comprends que les chercheurs travaillant pour des compagnies sont vulnérables à certaines pressions, si subtiles soient-elles, mais pourquoi ce serait différent dans d’autres milieux de travail? Par exemple, croyez-vous qu’il serait facile pour un stagiaire postdoctoral en environnement d’exprimer un scepticisme sur l’hypothèse de la responsabilité humaine des changements climatiques?

Dans l’article de Jean-François Cliche, cité au début de ce texte, on comprend que l’expertise peut parfois mener à l’activisme. Mais dans mon domaine, je me demande si ce n’est pas plutôt l’activisme qui mène à l’expertise. Je vois, dans mon milieu de travail, de nombreux étudiants remplis de bonne volonté qui veulent s’impliquer, voire manifester et croiser le fer avec l’establishment pour faire avancer leur cause. J’assiste depuis plusieurs années à une parade de finissants en environnement ou en biologie qui veulent entreprendre des études aux cycles supérieurs avec une perspective activiste, soit changer le monde en utilisant la science comme outil. Comme je l’ai fait durant de nombreuses années, ces personnes vont alimenter leur interprétation fondamentalement émotive de l’état de l’environnement par un choix d’écrits scientifiques confirmant leurs préjugés. Ils vont parfois réussir des études aux cycles supérieurs dans le sujet, s’insérer dans la profession scientifique et, avec un peu de chance, devenir des chercheurs établis. Des activistes, avoués ou non, devenus experts.

Collectivisme
Expert ou pas, c’est parfois dur pour l’ego d’être activiste –il faut avoir la couenne épaisse. Et dans cette mouvance de calinours qui domine notre société, on refuse d’avoir mal. Vient à la rescousse l’idée du «collectif» scientifique, une nouveauté qui plaît à de nombreux chercheurs-activistes, car elle divise le risque de mal paraître et, dit-on, améliorerait la crédibilité d’une prise de position. Mais je vous demande, en quoi le clonage de points de vue ouvertement partiaux est plus convaincant qu’un seul point de vue partial? Ne multiplie-t-il pas le risque de mal paraître plutôt que le diviser?

Non, ce n’est pas facile de se faire un chemin à la fois scientifiquement et moralement acceptable quand vient le temps de se positionner dans un débat environnemental qui s’appuie sur la science. Mais si on accepte dès le départ que l’objectivité des scientifiques de l’environnement est une illusion, si on perçoit d’abord l’humain dans le chercheur, il sera plus facile d’y voir clair et de continuer à croire que la science est la seule méthode fiable d’acquisition du savoir, non pas grâce à notre passion pour la nature, mais bien malgré elle.

1 Entre autres par son annonce d’un imminent refroidissement climatique suivie d’une volte-face concluant au réchauffement inéluctable causé par les humains.

2 D’une manière plus subtile, l’écologie et l’écologisme sont d’inconfortables partenaires de lit depuis leur avènement. L’écologue Michel Jurdant faisait éloquemment cette distinction dans son visionnaire Défi écologiste (Éditions du Boréal).

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  1. Publié le 7 avril 2016 | Par J. C. Wing

    Je prends souvent plaisir à partager vos articles avec ma jeune biologiste-marine en formation. On dit que si une seule personne peut être changée, ça en aura valu le coup! Ne lâchez surtout pas, dans ce monde un peu fou, un peu de logique et de discernement, moi ça me fait du bien!

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