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Photo de André Desrochers

Dialogue de sourds devant le BAPE

Le projet d’oléoduc Énergie Est se trouve finalement dans la mire du BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement). On sait que les risques environnementaux1 ainsi que les bénéfices économiques2 de ce projet sont supérieurs à zéro et pourraient être significatifs. Maintenant que les banalités sont dites, je me permets de partager avec vous quelques réflexions sur ce bal médiatisé.

oleoduc

J’ai décidé de suivre en ligne les audiences du BAPE sur ce projet controversé, histoire de faire mon «devoir de citoyen». Je me suis toujours demandé si le BAPE était un outil vraiment utile à notre société, les dés apparaissant souvent pipés dans les nombreux enjeux auxquels il s’intéresse. Le doute persiste en moi, mais je dois tout de même lever mon chapeau au professionnalisme de l’équipe du BAPE dans le dossier de l’oléoduc du projet Énergie Est. Je suis impressionné par le président de cette assemblée, Joseph Zayed, dont la patience et le décorum n’ont d’égal que la longueur des «préambules» de la plupart des questions.

Je vous donne mon scoop tout de suite: malgré toute la bonne volonté des commissaires du BAPE, on a affaire à un dialogue de sourds entre les promoteurs et les citoyens inquiets de l’arrivée possible de cet oléoduc.

L’asymétrie médiatique du «pas dans ma cour»
En effet, de nombreux citoyens verraient leur propriété balafrée par l’oléoduc maudit. Il n’est donc pas surprenant de les voir prendre beaucoup de place dans ce processus. La douleur de cette intrusion par un oléoduc serait concentrée chez un nombre relativement faible de gens, tandis que les gains, eux, seraient profitables pour de nombreux contribuables de la province entière, et même du Canada entier. Une telle asymétrie a des effets évidents sur le message livré à la population: la douleur étant plus intense chez les tenants du «pas dans ma cour», cela les amène à crier plus fort, beaucoup plus fort, que le commun des mortels qui serait moins affecté, voire favorisé, par cette initiative. Ces combattants du front, remplis d’émotion, se retrouvent donc surreprésentés dans ce débat.

Bien sûr, on a aussi droit à la parade habituelle des activistes professionnels, dont les motifs sont, on présume, un amalgame de corporatisme et de réelle conviction. Sans parler des manifestants à banderole dont la réflexion semble se résumer à une série de slogans branchés. Et on se tape finalement la parade aussi articulée que prévisible des promoteurs du projet.

De toute cette coterie, ce sont ces citoyens ne représentant qu’eux-mêmes qui m’intéressent davantage. Je lève mon chapeau à ces acteurs très importants de la démocratie, car non seulement ils prennent le temps de s’informer, mais ils prennent aussi le temps de présenter leurs inquiétudes sur la tribune prévue à cet effet. Du même coup, ils se font parfois servir des leçons d’économie et de gouvernement 101. Une vraie école, ce BAPE!

Hélas, malgré leur sincérité évidente, la presque totalité des intervenants sont là davantage pour défendre leur opinion que pour la former. Je fonde mon interprétation sur la force des idées préconçues, telle que démontrée, par exemple, dans l’œuvre de Daniel Kahneman sur les biais cognitifs3. Ces consommateurs de pétrole avec les bras croisés, en défiance ostentatoire, n’ont rien à cirer du détachement émotionnel et du fait que le pétrole de contrées lointaines les a amenés sur cette tribune.

J’ai retenu quelques interventions fort intéressantes. Par exemple, cette question d’un particulier qui m’a permis d’apprendre que les diluants destinés à liquéfier le bitume pour qu’il circule dans l’éventuel oléoduc sont des sous-produits inutilisés par des compagnies du nord des États-Unis, vendus aux entreprises pétrolières et finalement transformés en produits commercialisables dans les raffineries de l’Est. Ou cette insistance louable de quelques-uns de nous donner des chiffres comparant les risques du rail à ceux de l’oléoduc. Après au moins une journée de délais et de réponses floues, TransCanada a livré une réponse4: 0,0006 c. 0,0033 incidents par mégatonne-mile pour les oléoducs et le rail respectivement. Donc, jusqu’à la prochaine manipulation des données, le rail serait plus risqué.

J’ai assisté à des interventions plus croustillantes, bien sûr. Celle de ce monsieur visiblement choqué qui scande qu’il ne suffit pas d’être «écoutés», mais qu’il faut être «entendus»! J’ai l’impression que, comme de nombreux revendicateurs, il véhicule une interprétation orwellienne du terme «entendre», comme signifiant «acquiescer à». Une autre personne exige du transporteur qu’il exige à son tour que les producteurs qu’il servira (p. ex., Irving) demandent à leurs clients internationaux de se conformer aux accords de Paris. Pourtant, TransCanada est un simple transporteur; je ne sais combien de fois le promoteur a dû répéter cette évidence. Un autre intervenant se demande si les retombées seraient comparables, voire supérieures, si on investissait 15 G$ dans les éoliennes plutôt que dans un oléoduc. Encore une fois, le promoteur n’est pas le gouvernement et sa mission n’est pas la création d’emplois, ce que les commissaires ont poliment dû rappeler à l’interlocuteur.

La raison sur une lame de couteau
En écoutant les vidéos, téléchargeables sur le site du BAPE, je me disais que la zone mentale de détachement, où on est réellement ouvert, prêt à changer profondément d’opinion, est comparable à une lame de couteau sur laquelle on vacille, là où de nouvelles informations peuvent nous faire glisser –non! sombrer– vers la «certitude» d’un côté ou de l’autre. Comme si notre cerveau n’était pas du tout à l’aise dans cette fenêtre étroite de rationalité, de détachement. Pour ma part, je ne partage pas le même niveau d’inquiétude que la plupart des gens de mon entourage mais, croyez-moi, j’essaie de ne pas glisser du côté complaisant de cette lame de couteau, et je souhaite que le BAPE puisse me tenir encore quelque temps en équilibre.

En tout cas, bravo au BAPE de mettre le tout en ligne, ce qui m’évite de prendre l’automobile, d’encourager l’industrie pétrolière et de perdre du temps. D’ailleurs, je ne comprends tout simplement pas la préoccupation du représentant de Greenpeace sur la «difficulté d’accessibilité» aux audiences. Le monsieur devrait se réjouir de cet accès partout sur la planète, sans émissions de ce nouveau poison, le CO2.

1 Rivière Kalamazoo, Michigan, 2010: 4 200 m3 de bitume dilué (dilbit) s’est retrouvé dans un cours d’eau.

2 Selon le Conference Board du Canada , les retombées directes et indirectes d’Énergie Est permettraient de soutenir 128 000 années-personnes de travail durant la phase de construction du projet. Une fois construit, le projet en entier générerait environ 100 000 années-personnes de travail et autour de 6 G$ en retombées fiscales sur 20 ans.

3 Système 1/Système 2: Les deux vitesses de la pensée (2011). Flammarion, coll. «Essais». Kahneman détient un prix Nobel d’économie (2002).

4 Selon le Bureau of Transportation Statistics, US Dept of State 2014 PHNSA 2015

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  1. Publié le 29 avril 2016 | Par André Desrochers

    @Carole Dupuis
    Merci de votre commentaire. Quant à votre invitation de continuer de me renseigner, ne soyez pas inquiète, je «continue de me renseigner» depuis ma naissance et ne ne compte pas terminer de sitôt. ;)
  2. Publié le 29 avril 2016 | Par Carole Dupuis

    Monsieur Desrochers,
    Si vous croyez toujours que les raisons de s'objecter à ce projet sont strictement privées (pas dans ma cour) et que les raisons de l'appuyer tiennent du bien public (retombées pour le grand nombre), je vous invite à continuer à vous renseigner. Le livre de l'économiste et sociologue Éric Pineault, paru cette semaine, serait un bon point de départ (http://ecosociete.org/livres/le-piege-energie-est). Un autre ouvrage intéressant est After the sands de Gordon Laxer (http://www.douglas-mcintyre.com/book/after-the-sands).

    Bien sûr, vous pouvez rejeter ces études du revers de la main du fait que leurs auteurs s'opposent au projet mais, malheureusement, aucun partisan du projet ne nous livre les faits et les chiffres dont nous avons besoin pour l'évaluer. (On peut les comprendre car leurs arguments tombent dès qu'on regarde les faits et les chiffres.)

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