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Photo de André Desrochers

Écomodernisme

J’ai souvent mentionné dans ce blogue qu’il est temps de repenser l’environnementalisme, de le sortir de la misanthropie, de l’autoflagellation humaine, voire du nihilisme, et de le rapprocher de causes concrètes et plus humanistes. Récemment, je suis tombé sur une perle à ce sujet, un manifeste écomoderniste (Ecomodernist Manifesto) publié par le Breakthrough Institute, un groupe de réflexion sur l’environnement. J’ai peut-être eu un moment d’inattention dans mes survols récents de la presse, mais je n’ai pas vu d’échos de ce document pourtant important, tant par son envergure que par son originalité. C’est sûr que les annonces de cataclysmes sont plus vendeuses.

Ecomodernisme-585

Encore un manifeste…
Les «manifestes» et les «collectifs» ont tendance à susciter chez moi une grande envie de bâiller. Surtout par leur ton habituellement moralisateur, dépeignant les personnes qui ne partagent pas le point de vue proposé comme des salauds, des ignares ou les 2. Mais le manifeste écomoderniste, bien qu’éminemment politique, ne tombe pas dans ce piège. Côté auteurs, on parle de 18 visionnaires versés en économique, en écologie, en modélisation, en physique, etc., issus du monde universitaire, d’OBNL et d’entreprises privées. La plupart ont écrit des ouvrages clés en matière d’environnement, comme Ted Nordhaus et son fascinant Break Through: From the Death of Environmentalism to the Politics of Possibility, actuellement dans ce petit livre électronique Kindle qui me suit partout. Ces auteurs expriment leur amour d’une planète Terre riche en diversité et aussi, significativement, leur amour de l’humain. Et leur confiance.

Un anthropocène bienveillant
D’entrée de jeu, les auteurs nous présentent l’anthropocène, cette nouvelle ère géologique officieuse dominée par l’empreinte humaine. Contrairement aux tenants de l’écologisme dominant, ils voient l’anthropocène comme une occasion, et non pas comme une crise. Comme la majorité d’entre nous, ils  aimeraient bien sûr voir l’humain réduire son incidence sur la nature. Là où leurs propos diffèrent, c’est dans leur rejet de l’idée que les humains doivent s’harmoniser avec la nature pour survivre. Au contraire, les auteurs du manifeste affirment que l’humain doit se détacher au maximum de celle-ci pour lui donner plus de place.

Bien sûr, l’humain ne peut se détacher des incontournables que sont la quantité limitée de rayonnement solaire qui arrive sur notre planète, ou encore la superficie non infinie des terres et des océans. En bon malthusien qui a bu le Kool-Aid de Limits to Growth durant mon adolescence, j’ai toujours cru que ces limites allaient constituer un mur que nous allions tôt ou tard frapper violemment. Mais, de plus en plus, je me rallie à l’idée, reprise dans ce manifeste, que l’atteinte de ces limites est hypothétique tellement elles sont éloignées. Et surtout, continuellement repoussée vu les règles économiques de la substitution des ressources privilégiées en réaction à leur raréfaction.

En fait, dans certains cas, grâce aux avancées technologiques intensifiant l’agriculture et les pratiques forestières et facilitant l’accessibilité de vastes quantités d’énergie, cette limite semble paradoxalement s’éloigner, malgré l’accroissement de la population humaine1. Un accroissement humain accompagné d’une augmentation de l’espérance de vie de 30 à 70 ans en 2 siècles et d’une réduction de moitié de la pauvreté absolue en moins de 30 ans2. De quoi nous redonner le sourire en ces temps où des boat-people chrétiens se font jeter par-dessus bord par des boat-people musulmans qui partagent avec ces malheureux des navires vétustes de mafieux traversant la Méditerranée pour se noyer ou être reçus par une population assiégée.

Malgré les statistiques encourageantes, le manifeste ne tombe pas dans la complaisance, reconnaissant l’incidence récente des humains sur les écosystèmes et les espèces disparues lors des 5 derniers siècles. Il reconnaît les limites du techno-optimisme en mentionnant les effets souvent néfastes des technologies nouvelles, surtout avant qu’elles n’atteignent leur maturité. Il reconnaît aussi les problèmes d’insalubrité et de pollution. Tout en rejetant l’interventionnisme étatique envahisseur si souvent réclamé par les écologistes, le manifeste se défend bien, aussi, de présenter le laissez-faire économique et la libre entreprise comme des panacées qui seraient à elles seules garantes de succès.

Là où le manifeste pour l’écomodernisme diffère des propos de l’establishment écologiste, c’est en affirmant que l’intensification de notre économie primaire par la technologie est la solution à privilégier, et non un fléau. Prenez l’agriculture: depuis les années 60, nous rappelle-t-on, la superficie requise pour nourrir un humain a diminué de moitié3. Ou encore les pratiques forestières, dont la  superficie aurait diminué de l’équivalent de la France depuis juste 20 ans. De quoi laisser un peu plus d’espace à la nature.

Libérer l’environnement de l’économie
Le concept clé, dit autrement, est le découplage entre l’empreinte écologique et la croissance économique. D’abord, un découplage relatif, par lequel l’augmentation des impacts environnementaux se fait moins rapidement que celle de la croissance économique. Pensez juste aux conséquences largement bénéfiques de la migration de l’homme vers les villes. Ensuite, un découplage absolu, par lequel les impacts environnementaux totaux de la race humaine finiraient par diminuer, même avec un accroissement économique continu.

Est-ce que de tels découplages sont possibles? Encore une fois, j’ai longtemps cru à la thèse en apparence inébranlable que la croissance économique ne peut être infinie dans un monde fini. Mais cette idée m’apparaît de plus en plus simpliste, car la croissance économique n’est pas juste en aval d’une extraction bête et méchante de ressources (pensons aux mines). Elle est aussi, et de plus en plus, un processus de dématérialisation (pensons aux documents électroniques et au télétravail). Tout de même, si le découplage relatif est une réalité, le découplage absolu demeure hypothétique, selon moi.

Le document reconnaît la faiblesse de cette récurrente volonté, généralement non avouée, de «retour en arrière». Il souligne l’arbitraire des références temporelles. Il s’attaque avec raison au mythe du «bon sauvage», cet humain d’antan hypothétique qui aurait vécu en harmonie avec son environnement. On rappelle que cet humain idyllique, dans son inefficacité, avait une empreinte écologique individuelle plus vaste que l’humain moyen d’aujourd’hui. On rappelle, par exemple, l’éradication de la mégafaune de l’Amérique du Nord par ces humains, ou encore le fait que ces hommes «proches de la nature» ont causé les trois quarts de la déforestation planétaire avant  la révolution industrielle.

Le seul aspect de ce manifeste qui m’agace est l’acceptation sans nuance de la thèse voulant que l’humain soit la principale cause des changements climatiques actuels. Mais bon, j’imagine que d’exprimer un scepticisme par rapport à cette hypothèse aurait nui à la réception de ce document porteur d’un message beaucoup plus large que celui de l’actuelle climatophobie. Fort heureusement, le manifeste reconnaît par contre que les mesures actuellement en vogue dans l’espoir de contrer le réchauffement climatique ne pourront pas donner les résultats espérés. On fonde beaucoup d’espoir sur de nouvelles technologies moins polluantes, incluant le nucléaire, mais il reste beaucoup à découvrir.

Un antidote au désespoir et au cynisme
En résumé, le manifeste écomoderniste du Breakthrough Institute propose une vision originale et pleine d’optimisme par rapport à l’environnement. J’espère qu’il convaincra plusieurs de la possibilité que l’incidence des humains sur l’environnement atteigne bientôt un sommet pour ensuite diminuer d’ici la fin du siècle4. Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire, et l’urgence d’agir est palpable dans certains cas (prévenir l’extinction d’espèces insulaires, par exemple).

Mais je suis convaincu qu’une vision optimiste et constructive de notre avenir environnemental, basée sur des actions réalisables, sera davantage porteuse de progrès que ces lassantes et aliénantes jérémiades à slogans qui polluent trop souvent nos rues.

1 Qui risque tout de même de plafonner d’ici la fin du siècle (voir mon billet à ce sujet).

2 Passé de 52% en 1981 à 21% en 2010, selon la Banque mondiale.

3 Ironiquement, l’agriculture «biologique» est possiblement la principale menace à cette belle tendance.

4 Ceci suppose bien sûr que des fléaux comme la montée de l’intégrisme religieux ou les armes nucléaires (ou une combinaison des 2) seront contrôlés.

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  1. Publié le 7 mai 2015 | Par André Desrochers

    @Student: C'est clair que les classes dominantes, ou plutôt les classes de capitalistes-entrepreneurs, se risqueront sans faute dans de nouvelles formes d'économie lucratives. Par exemple, un jour, le coût d'extraction des minerais en région éloignée sera possiblement assez élevé pour rendre alléchants des investissements privés dans l'exploitation «minière» des dépotoirs. Là est la beauté du principe de substitution qui repousse toujours un peu plus loin cette chimérique limite physique à la croissance économique.
  2. Publié le 7 mai 2015 | Par Student

    «Tout de même, si le découplage relatif est une réalité, le découplage absolu demeure hypothétique, selon moi.» Impossible, en effet. Il y aura toujours une emprunte, mais s'employer à la réduire au minimum pourrait effectivement s’avérer un vecteur de croissance. Je partage aussi cette vision que nous sommes à l'aube d'une transition vers un capitalisme «vert», non par choix, mais par nécessité, ce qui est un peu dommage. Vu dans l'autre sens, c'est peut-être aussi le mal nécessaire (de l'environnement) qui force aujourd'hui les classes dominantes à se risquer à investir dans de nouvelles formes d'économies lucratives.

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