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Photo de André Desrochers

Et si on «sauvait» les coupes à blanc?

Dans mon dernier billet, je critiquais l’actuelle campagne Boreal Birds Need Half, par laquelle on souhaite protéger 50% de la forêt boréale pour sauver les oiseaux qui l’habitent. L’essentiel de mon argument portait sur le fait qu’une forêt boréale, loin d’être monolithique, contient de vastes superficies coupées et exploitées par l’industrie forestière, qui s’avèrent néanmoins intéressantes pour de nombreuses espèces d’oiseaux, certaines en situation préoccupante comme le moucherolle à côtés olive. Les chercheurs derrière cette campagne sont sans doute bien au fait de cette réalité mais, hélas, si on se fie au message «grand public» de ladite campagne, on a l’impression que les coupes à blanc et autres zones exploitées sont nulles pour la biodiversité. 

Esthétiquement discutable, mais ornithologiquement valable? Photo André Desrochers, Réserve faunique des Laurentides, 2005

Esthétiquement discutable, mais ornithologiquement valable? Photo André Desrochers, Réserve faunique des Laurentides, 2005

Aujourd’hui, je vous propose une autre facette de mon questionnement sur les exercices de sauvetage à grande échelle des habitats. Je conclurai avec une proposition concernant la forêt boréale exploitée, afin d’offrir autre chose qu’une critique.

Quelque chose qui cloche
La cible de protection de 50% de la forêt boréale, comme les autres cibles de superficie à protéger, provient évidemment de quelque part. Elle résulte d’un mélange de théorie, de spéculation et de politique. Côté théorie, on se sert beaucoup de 2 idées, la relation aire-espèces et les modèles de viabilité des populations (ou métapopulations). L’interprétation classique de la relation aire-espèces est qu’en réduisant de 90% la superficie d’un habitat, on perdrait la moitié des espèces. Les modèles de viabilité des populations, quant à eux, sont des exercices de simulation par ordinateur tentant d’évaluer la probabilité qu’une espèce ou une population donnée persiste un certain nombre d’années.

Ces 2 approches sont très approximatives et sont truffées d’obstacles dus à notre compréhension embryonnaire des phénomènes sous-jacents1 et à la rareté de données fiables, notamment sur les taux d’accroissement des populations2.

En s’inspirant de la courbe aire-espèces, les chantres de l’apocalypse comme l’écologiste réputé E. O. Wilson nous annonçaient dans les années 90 d’imminentes disparitions d’espèces (tous organismes confondus) par milliers chaque année3. Dans le cas des oiseaux, cela revenait à quelques dizaines d’espèces annuellement, même en tenant compte des espèces existantes qui auraient atteint un point de non-retour4. Quel est le bilan actuel des extinctions? Depuis 500 ans, on a confirmé la disparition de quelque 120 espèces d’oiseaux sur les 10 000 espèces connues. Triste, mais tout de même très peu par rapport aux projections, et aucune tendance globale à la hausse.

Ce n’est pas tout. On constate que l’extinction de presque toutes ces espèces d’oiseaux provient non pas de la perte d’habitat, mais plutôt de l’introduction d’espèces non indigènes, incluant les humains eux-mêmes, dans des îles océaniques. Moins d’une dizaine d’espèces d’oiseaux ont été portées disparues depuis 500 ans en terre continentale, et la plupart de celles-ci l’ont été par surexploitation ou persécution.

Il est vrai cependant que quelques espèces d’oiseaux pas encore déclarées éteintes le sont probablement5, mais il n’en demeure pas moins que la perte d’habitat n’est responsable d’à peu près aucune extinction confirmée d’espèce d’oiseau à ce jour, même si on prédit une réelle hécatombe depuis 30 ans. Et on peut s’attendre à la redécouverte d’oiseaux présumés disparus, comme l’océanite maori, qu’on croyait éteint depuis les années 1850 et qui est réapparu en 2003. Le moins qu’on puisse dire, c’est que quelque chose cloche avec l’idée que la perte d’habitat cause des extinctions massives.

Une proposition indécente
Revenons à la forêt boréale. Peu importe ce que les faits nous disent, il s’en trouvera pour défendre l’idée de protéger une plus grande superficie de cette forêt, sans quoi une catastrophe se produira. Je ne partage pas cette opinion, mais supposons qu’elle est fondée: comment devrait-on alors procéder?

Le réflexe immédiat de plusieurs est de cibler les grandes étendues de forêt mature. Mais est-ce la meilleure approche, vu la valeur économique actuelle de ces forêts en termes de matière ligneuse?

Je proposerais une solution moins douloureuse, mais tout de même efficace. La forêt boréale du Québec couvre environ 1 million de km2, dont 9% sont protégés. Très approximativement, on coupe autour de 3000 km2 de forêt boréale chaque année au Québec. Si on déclarait «aire protégée» toutes les coupes à blanc effectuées en forêt boréale depuis 10 ans, on on se retrouverait dans le voisinage du nombre magique (pour plusieurs) de 12% de superficie de forêt boréale protégée! Ceux et celles qui s’inquiètent de l’avenir des vieilles forêts et des espèces qu’elles abritent pourraient désormais respirer un peu en sachant que ces vastes étendues finiraient par devenir de grandes forêts matures et surannées. Pensez à long terme, pensez aux générations futures, nous enseigne-t-on.

Bien sûr, «sauver» des forêts récemment coupées reviendrait à les soustraire aux quotas accordés aux compagnies, réunis sous le vocable de «possibilité forestière» dans le jargon forestier. En d’autres termes, les compagnies affectées ne pourraient plus compter sur la récolte de ce bois dans 70 ans, devant ainsi réduire leurs opérations sur ce territoire. Oui, en effet, mais en assumant que les compagnies regardent aussi loin, elles auraient 70 ans pour «amortir» cette perte de potentiel économique.

Alors si on persiste à vouloir sauver la forêt boréale, on pourrait commencer par sauver les coupes à blanc pour se donner bonne conscience et calmer le jeu en attendant ces extinctions qui tardent à se matérialiser.

1 He, F., and S. P. Hubbell. 2011. «Species-area relationships always overestimate extinction rates from habitat loss». Nature 473:368-371.

2 Ellner, S. P., J. Fieberg, D. Ludwig, and C. Wilcox. 2002. «Precision of population viability analysis». Conservation Biology 16:258-261.

3 Wilson, E. O. 1992. The Diversity of Life. Harvard University Press, Cambridge, MA.

4 Les oiseaux, de par leurs exigences en superficie d’habitat notamment, sont plus vulnérables à l’extinction que la vaste majorité des organismes (coléoptères, plantes, protozoaires, etc.).

5 Pic à bec d’ivoire, paruline de Bachman, courlis esquimau.

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  1. Publié le 9 avril 2015 | Par Ti-Croute

    J'ai été travailleur forestier pendant plus de 30 ans et maintenant gardien de territoire et j'ai constaté que c'est dans le milieu où il y a eu passage d'exploitation forestière que l'on rtrouve le plus de gibiers (perdrix, chevreuils, orignaux, ours... et beaucoup de faucons, aigles, pygargues), et non dans les vieille forêts matures. Le gibier a besoin de nourriture à sa portée et d'endroits pour se camoufler. Vous allez dire que les coupes à blanc c'est désert et on ne peut pas se cacher: ce n'est que 3 à 5 ans après la coupe que ce désert devient un couvert merveilleux pour toutes ces espèces! À preuve, vous ne trouverez pas la plupart des chasseurs dans les vieilles forêts, mais bien dans les jeunes forêts où l'exploitation forestière est passée!
  2. Publié le 8 avril 2015 | Par Danielle Babin

    Rafraîchissant et original comme point de vue! J'aime bien votre discours nuancé M. Desrochers. Bravo!

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