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Photo de Simon Langlois

Financer l’État providence en taxant les robots?

La mobilisation des employés d’Amazon pour protester contre leurs faibles salaires et leurs conditions de travail – «nous ne sommes pas des robots» – observée dans une quinzaine de pays au cours de l’été 2019 illustre concrètement une tendance de fond des économies capitalistes contemporaines (et aussi du capitalisme d’État de la Chine communiste), soit la croissance continue des rendements du capital investi au détriment des revenus alloués aux travailleurs.

Dit autrement, la distribution des gains obtenus par la croissance économique profite de plus en plus au capital investi et de moins en moins au milieu de travail. Les employés retirent désormais une proportion moins élevée du produit de leurs efforts par comparaison avec les propriétaires des moyens de production et les actionnaires qui voient leur part s’accroître.

Ainsi, les actionnaires d’Amazon ont profité davantage des retombées résultant de l’activité économique de cette entreprise au fil des ans que les travailleurs de cette dernière. L’entreprise bénéficie des gains de productivité et des avancées du nouveau mode de production informatisé qui exige beaucoup de capitaux, c’est un fait. Mais elle bénéficie aussi du fruit du travail de ses salariés, sans qui les marchandises resteraient sur les tablettes. Or, ces derniers ne reçoivent pas leur juste part de ces gains, d’où leurs protestations sporadiques.

Plus près de nous, les actionnaires de sociétés comme CGI ou Couche-Tard ont, eux aussi, augmenté plus rapidement leurs avoirs que les employés n’ont accru leurs revenus. Plusieurs indicateurs en témoignent, dont l’écart marqué entre la rémunération de leurs hauts dirigeants et la médiane des revenus de leurs salariés ou encore la croissance plus rapide des bénéfices de l’entreprise par comparaison avec celle des salaires moyens qu’elle verse.

Le même phénomène caractérise le secteur bancaire (souvent cité en exemple pour illustrer ces tendances) et il a été observé dans la majorité des entreprises développées.

Chiffres à l’appui
L’économiste français Thomas Piketty a bien documenté la forte croissance de la part du capital investi dans son ouvrage Le capital, vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde. D’autres recherches attestent que cette tendance s’accentue et je citerai à l’appui quelques données tirées des travaux des économistes américains Brent Neiman et Loukas Karabarbounis de Chicago1.

Des années 1940 jusqu’au milieu des années 1970 (les Trente Glorieuses), environ les deux tiers des revenus générés par le système de production allaient à l’univers du travail contre un tiers au capital. Plus précisément, au milieu des années 1970, la part de revenus investie dans le milieu de travail était de 63% aux USA, de 67,9% en Allemagne, de 71,8% en France, de 71,5% en Suède, de 68,3% en Suisse. Dans tous les cas, les travailleurs salariés étaient avantagés, particulièrement en Allemagne et dans les pays scandinaves. Les choses ont changé dans les décennies qui ont suivi.

Depuis la fin du XXe siècle, la part des revenus d’une entreprise dévolue au capital n’a cessé d’augmenter et celle allouée au travail salarié, de diminuer. Celle-ci est désormais de 57,2% aux États-Unis, de 60,2% en Allemagne, de 67,1% en France, de 60,5% en Suède, de 65,8% en Suisse et autour de 60% au Canada. La conclusion des économistes américains Brent Neiman et Loukas Karabarbounis est claire: «Lastly, our results support the view that changes in technology, likely associated with the computer and information technology age, are key factors in understanding long-term changes in labor shares2

Des retombées pour les employés?
Tout n’est pas perdu pour les travailleurs et les employés, rétorqueront certains observateurs, car ils vont retirer une part de la portion accrue des gains qui va au capital sous forme de rentes de retraite. Ces rentes peuvent provenir de fonds de retraite privés, mais aussi publics comme le Régime de rentes du Québec, lesquels investissent dans les entreprises. Les rendements qu’ils retirent sont donc en effet reversés sous forme de rentes aux travailleurs cotisants ayant quitté le marché du travail.

Cependant, une bonne partie des travailleurs salariés n’ont pas de fonds de retraite. Les rentes ne profiteront finalement qu’à une fraction des travailleurs. Rappelons que le régime public (RRQ et RPC) ne couvrira qu’une partie des revenus de retraite des citoyens, soit au maximum le quart du revenu médian admissible.

Mais encore, avancera-t-on, les individus qui investissent leurs propres épargnes profiteront des gains engrangés par le capital, comme c’est le cas des actionnaires d’Amazon ou de CGI. C’est juste, mais précisons tout de suite que l’épargne et la richesse accumulée sont très inégalement réparties au sein de la population, concentrées entre les mains des individus et des ménages en haut de la médiane et, plus encore, au sommet de la hiérarchie sociale. De fait, le rendement du capital augmente largement les inégalités socioéconomiques dans les sociétés développées.

Personnes réelles contre machines informatisées
Au fil des ans, les entreprises ont augmenté leurs gains de productivité grâce à l’informatisation, à de nouvelles machines plus performantes, à une meilleure organisation du travail, à la robotisation et à d’autres innovations. On a produit davantage avec moins d’employés. Ces derniers ont été mieux payés que par le passé, certes, mais le capital a accru plus rapidement sa part des fruits de la croissance.

En prenant possession de la C-Series de Bombardier, la société Airbus a plaidé pour que les fournisseurs réduisent leurs coûts. Pour répondre à cette demande, ces fournisseurs vont sans doute réorganiser leur production en demandant des concessions salariales, mais aussi en achetant de nouvelles machines afin de produire plus avec moins d’employés et davantage de robots. Les salaires qu’offrent ces fournisseurs sont bons, mais la pression reste forte sur leur croissance future et sur les bénéfices marginaux des salariés, notamment leurs fonds de retraite. Néanmoins, les hauts salariés et les dirigeants vont passer à la caisse si les bénéfices (le capital) de l’entreprise augmentent. Pareillement, les actionnaires retireront plus de dividendes, si l’on suit l’analyse des économistes américains cités plus haut.

Davantage de biens, mais aussi de plus en plus de services, sont désormais produits par des machines ou par des robots. Des exemples? Le marché Metro de mon quartier vient d’installer des comptoirs-caisses informatisés en libre-service qui remplacent plusieurs caissiers et caissières. Désormais, nous, les clients, scannerons nous-mêmes nos boîtes de céréales et nos tomates. Le nombre de ces travailleurs est appelé à diminuer, comme a régressé celui des agents et agentes de secrétariat dans mon université il y a déjà plusieurs années. Dans la même veine, la banque Laurentienne a récemment annoncé qu’elle n’offrirait plus de services traditionnels au comptoir. On nous demandera de faire nos transactions depuis l’un de nos appareils informatiques ou un guichet automatique.

Taxer les robots?
Dans les années 1950 et 1960, les grandes industries – Alcan, CN et CP, l’industrie automobile, les papetières, etc. – employaient des milliers de travailleurs qui payaient des impôts et des cotisations diverses alimentant les coffres de l’État-providence en développement. Ce n’est pas le cas pour les robots ni pour les machines informatisées qui remplacent en ce moment les personnes qui occupaient des emplois dans les supermarchés et ailleurs.

Ainsi, pour regarnir les coffres de l’État, l’idée de «taxer les robots» n’est pas à rejeter ou utopique. Car si les robots et les guichets informatisés effectuent du travail et rendent des services, ne devraient-ils pas payer des impôts comme vous et moi qui effectuons aussi du travail et rendons des services? Puisque seulement 50% des dividendes versés par le capital sont imposés, ne devrait-on pas les taxer davantage afin de soutenir les dépenses de l’État qui vont aux routes, à l’éducation, à la santé, etc.?

Malheureusement, c’est l’inverse de cette logique qui se produit en ce moment, comme on le voit aux États-Unis avec les politiques du gouvernement Trump. Ce dernier a baissé le taux d’imposition des riches et des entreprises – autrement dit, les impôts sur le capital –, créant ainsi par ricochet une pression sur les autres pays.

Nul doute qu’il sera bien difficile de taxer davantage les gains de capitaux en l’absence d’une concertation – peu probable – entre les pays.

Taxer le chiffre d’affaires des Google, Apple, Facebook et Amazon (GAFA), comme le propose la France, est déjà un pas dans la bonne direction pour l’avenir de la cohésion sociale et du bien commun. Mais il faudra faire plus afin de limiter la hausse des inégalités résultant des changements dans les rapports entre le capital et le travail.

1 Brent Neiman et Loukas Karabarbounis, «The global decline of the labor share», Quarterly Journal of Economics, 129, 1, février 2014. Voir aussi le site internet du National Bureau of Economic Research (Cambridge, Mass.).

2 Traduction libre: «Nos récents travaux démontrent que les changements issus de l’ère des technologies de l’information et de l’informatique sont des facteurs clés pour comprendre les modifications à long terme en ce qui concerne les parts de travail.»

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  1. Publié le 24 août 2019 | Par Jean-Pierre Lalonde

    Quelle merveilleuse idée, Monsieur Langlois. Ainsi, avec un tel financement, on pourrait passer à la prochaine étape: le revenu minimum garanti (inconditionnel, non taxable, payable à tous).

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