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Photo de Martin Dubois

Le patrimoine qui déménage

Dans la nuit du 21 au 22 décembre dernier a eu lieu un phénomène rarissime à Québec et qui n’a rien à voir avec la magie de Noël. Une maison du quartier Saint-Sacrement a été déplacée de quelques centaines de mètres. Le cottage Ross, bâtiment patrimonial depuis longtemps menacé par un développement immobilier (voir billet précédent), a ainsi été changé de site afin d’en assurer la conservation. Voici l’histoire de cette petite maison à la destinée particulière.

Le cottage Ross. Photo Martin Dubois

Le cottage Ross. Photo Martin Dubois

Même si le cottage Ross1 a été construit en 1914, il faut remonter au 18e siècle pour comprendre le contexte de son édification sur le chemin Sainte-Foy. Cette route qui mène au village de Sainte-Foy, l’un des plus anciens de Québec, commence alors à être bordée de fermes et de domaines de villégiature. Comme à Sillery, aux abords du chemin Saint-Louis, de riches propriétaires, surtout anglophones, se bâtissent des villas à la campagne. C’est le cas de Samuel Holland (1728-1801), arpenteur-géomètre et cartographe qui a travaillé au sein de l’Armée britannique. D’origine néerlandaise, le major Holland s’établit à Québec après la Conquête et acquiert, en 1767, une immense terre au sud du chemin Sainte-Foy, où une ferme est déjà implantée depuis au moins 1740. Durant tout le 19e siècle, Holland Farm passe entre les mains de divers propriétaires gentlemen-farmers qui apportent des modifications au domaine.

À la mort de Samuel Holland, en 1801, le domaine est légué à ses enfants. En 1827, il devient la propriété de William Wilson puis, en 1843, celle de l’avocat George Okill Stuart, qui deviendra plus tard maire de Québec. Celui-ci fait démolir l’ancienne villa de Holland et s’en fait construire une nouvelle en brique de style néogothique selon les plans de l’architecte Edward Staveley. Robert Cassels s’en porte acquéreur en 1855 puis, en 1885, le domaine est vendu à James Gibb Ross. Son fils, Frank Ross, y apportera plusieurs améliorations jusqu’à sa mort, en 1915. En 1909, il fait agrandir la villa et, en 1914, il fait construire un cottage de l’autre côté du chemin Sainte-Foy à l’usage d’employés du domaine, notamment de son chauffeur, Ross étant l’un des premiers propriétaires d’une automobile à Québec. À cette époque, le secteur, encore en pleine campagne, commence à attirer des promoteurs. Quelques années plus tard, le quartier Saint-Sacrement prend forme avec l’érection de l’église paroissiale et la création de nouvelles rues destinées au lotissement résidentiel. Le domaine de la famille Ross résiste à cette poussée de croissance et voit l’urbanisation le cerner de tous les côtés.

En 1951, l’hôpital Jeffery Hale, alors situé sur l’actuel boulevard René-Lévesque Est, cherche un lieu pour ériger des installations plus modernes. La partie de terre située au nord du chemin Sainte-Foy, où se trouve le cottage Ross, lui est donnée. Le nouveau centre hospitalier y sera construit en 1956. Le cottage adjacent est ensuite occupé par différents locataires, puis par divers organismes. Dans les années 1960, c’est la fin de l’ancien domaine Holland-Ross, qui est vendu à des promoteurs immobiliers. La villa et les bâtiments secondaires situés au sud du chemin Sainte-Foy sont démolis pour faire place à un YMCA, à une école primaire et à un complexe résidentiel comprenant plusieurs immeubles en hauteur. Ce dernier porte le nom de Samuel Holland, tout comme un parc boisé préservé sur le site à l’angle du chemin Sainte-Foy et de la rue Holland. Le cottage Ross devient ainsi le seul vestige bâti du grand domaine de jadis.

En 2010, au gré de la densification urbaine, la fondation de l’hôpital Jeffery Hale, qui est propriétaire des terrains de l’hôpital, vend les parties du lot situées en bordure du chemin Sainte-Foy. L’immeuble Le Gibraltar est érigé à l’ouest de l’hôpital tandis que la partie à l’est, où se dresse le petit cottage Ross, est vendue à un autre promoteur qui souhaite y ériger un immeuble commercial et résidentiel, aujourd’hui la Cité Verte. Dès lors, le bâtiment centenaire est menacé par une épée de Damoclès et ses jours sont comptés.

Une architecture d’exception
Pourtant, en plus de son intérêt historique lié à son association avec le domaine Holland-Ross, le cottage possède un intérêt architectural certain. Conçu en 1914 par les architectes Staveley & Staveley, le bâtiment marie plusieurs matériaux dont la pierre, la brique, le bardeau de bois et la tôle à la canadienne, ainsi que des éléments décoratifs propres au mouvement Arts & Crafts, prisé par la communauté anglophone. Ce courant préconise l’emploi de matériaux naturels, le travail artisanal et les formes pittoresques qui permettent de bien ancrer le bâtiment dans son environnement champêtre. Il existe quelques autres exemples de ce style architectural à Québec, dans le quartier Montcalm notamment, mais ceux-ci demeurent assez rares, encore plus pour des résidences d’employés liées à un grand domaine. Les maisons de gardien du domaine Cataraqui ou du Bois-de-Coulonge remplissaient également cette fonction, mais affichent d’autres styles architecturaux.

Le cottage Ross. Photo Martin Dubois

Le cottage Ross. Photo Martin Dubois

Vu l’intérêt patrimonial lié à son histoire, à son architecture et à son bon état d’authenticité, quelques solutions ont été envisagées pour la sauvegarde du cottage Ross, comme le déplacer dans le parc Samuel-Holland pour en faire un pavillon de services. Toutefois, l’abattage nécessaire de plusieurs arbres du parc faisait entrave à cette possibilité. Après quelques années de tergiversations, la Ville de Québec a trouvé une solution plutôt intéressante: ayant acheté une parcelle de terrain de la Cité Verte pour y aménager des jardins communautaires, la Ville a proposé d’y déménager le cottage. Il servira ainsi de bâtiment de services pour les jardiniers urbains tout en abritant des locaux pour la tenue de rencontres ou d’activités d’organismes communautaires. Les jardins côtoyant le cottage rappelleront quelque peu le caractère champêtre d’origine du bâtiment. Les coûts du déménagement ont été assumés par le promoteur immobilier, alors que la Ville se chargera des coûts de restauration de l’immeuble.

Selon moi, c’est un dénouement heureux pour le cottage Ross. Il s’agit d’un beau compromis qui a évité la perte d’un élément significatif du paysage urbain.

Une bonne idée ou pas?
On peut maintenant se demander comment ce déménagement affectera la valeur patrimoniale du bâtiment, car le lien étroit que le cottage entretenait avec son site d’origine n’existe plus. Cette maison avait été construite à cet endroit précis comme bâtiment secondaire du domaine Holland-Ross, et son déplacement affaiblit indubitablement sa valeur historique. Toutefois, dans la mesure où elle était menacée de démolition par un projet immobilier –cela est bien sûr critiquable, mais c’est une autre histoire– vaut-il mieux la déménager que de la perdre complètement, d’autant plus que son architecture est fort intéressante? Par ailleurs, un bâtiment préservé sur son site entouré  d’immeubles modernes de 12 à 20 étages est-il préférable à un bâtiment déplacé dans un environnement urbain plus convenable? La question se pose et, bien sûr, doit être traitée au cas par cas. Il conviendrait toutefois ici d’installer un panneau d’interprétation présentant l’histoire de cette maison afin d’expliquer son origine et le pourquoi de son nouvel emplacement.

Le cottage Ross déménagé sur son nouveau site. La maison encore sur sa remorque attend d'être déposée sur ses nouvelles fondations. Photo Martin Dubois

Le cottage Ross déménagé sur son nouveau site. La maison, encore sur sa remorque, attend d’être déposée sur ses nouvelles fondations. Photo Martin Dubois

Le déplacement d’immeubles historiques est une mesure d’exception. En général, les experts sont peu enclins à recommander cette pratique qui altère l’intérêt patrimonial du bâtiment «déraciné» et qui peut conduire à plusieurs dérives. Sans parler des coûts qu’entraîne cette opération relativement complexe. Il fut un temps où déménager des bâtiments était plus fréquent, malgré les techniques qui étaient plus rudimentaires. À Québec, bon nombre de maisons ont été déplacées lors de l’élargissement de tronçons routiers ou de la construction d’autoroutes. Je viens tout juste de terminer une étude portant sur près de 200 maisons anciennes de l’arrondissement de Charlesbourg, et 10% de ces résidences ont, un jour ou l’autre, été déplacées, surtout en raison de travaux routiers. Ailleurs, à Thetford Mines ou en Abitibi par exemple, ce sont des projets miniers qui ont commandé le déplacement de quartiers entiers. Dans les années 1990, une grande maison patrimoniale du quartier Limoilou a été déplacée de quelques rues pour agrandir le stationnement d’une caisse populaire…

La valeur patrimoniale demeure toutefois assez rare comme raison pour déménager un immeuble, et c’est tant mieux. Il est préférable d’éviter d’en arriver là. Si un bâtiment a une réelle valeur patrimoniale, vaut mieux tout faire pour le conserver et le valoriser sur son site d’origine. 

1 L’histoire du site est en grande partie basée sur une étude patrimoniale inédite réalisée par Denyse Légaré pour la Ville de Québec en 2010.

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