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Photo de André Desrochers

Ornithologie et science citoyenne

Ayant été astronome amateur dans un passé lointain, je suis depuis longtemps conscient du rôle important que peuvent jouer les amateurs dans l’avancement de la science. Les astronomes amateurs sont motivés par leur émerveillement devant la voûte céleste. Ils sont aussi motivés par des considérations plus terre à terre, telles qu’impressionner leurs pairs et même rayonner parmi l’élite scientifique. En effet, le rêve classique d’un astronome amateur est de découvrir une comète ou, mieux encore, une supernova qui serait possiblement appelée –cerise sur le gâteau– à porter son nom. Mais peu importe les motifs, ces hordes d’amateurs méticuleux procurent une mine d’informations précises aux astronomes de profession.

L’astronomie est pionnière dans le domaine de la science citoyenne (citizen science), mais elle a été rattrapée, voire dépassée, par l’ornithologie amateur. Car les ornithologues amateurs, aussi nommés «miroiseurs», ont la même motivation que les astronomes, soit l’émerveillement (et la gloire personnelle…), le tout pour le plus grand plaisir des ornithologues de profession. Laissez-moi vous raconter très brièvement l’essor de l’ornithologie en tant que science citoyenne au Québec, et de l’influence qu’elle a eue dans le reste du monde.

Photo Gilles Éthier

Photo Gilles Éthier

 

Les ornithologues amateurs du Québec, des pionniers
L’ornithologie amateur n’est pas un phénomène particulièrement québécois. L’Homo ornithologus évoque en moi la culture britannique: l’image d’une vieille dame portant fièrement des mom jeans et des running shoes blancs, jumelles dispendieuses au cou. On n’a pas inventé l’ornithologie amateur au Québec, mais tout de même, ce loisir a connu un essor époustouflant durant les 20 ou 30 dernières années. Au départ, l’ornithologue amateur québécois était souvent de type «mâle juvénile» (avec boutons en extra), mais maintenant, il serait difficile de caractériser les adeptes de ce loisir, cette activité échappant à toute forme de profilage social. L’explosion et la démocratisation de ce phénomène sont bien sûr des facteurs qui ont mené à l’apparition de ces rayons ornithologiques dans les magasins de jardinage et les quincailleries. Oh, et j’allais oublier les boutiques de caméras et de lentilles aux allures plus phalliques les unes que les autres!

Mais en quoi ces bénévoles qui s’ignorent peuvent-ils contribuer à la science? La réponse réside dans cette habitude que la plupart d’entre eux (moi inclus) ont de comparer leurs notes. Pour les comparer, il faut d’abord compiler ces observations, et cela se fait sous forme de listes quotidiennes communément appelées checklists. Et voilà un domaine où les Québécois n’avaient pas leur égal à l’échelle de la planète, du moins jusqu’à tout récemment. Voyez-vous, dès les années 70, la compilation des observations de la journée dans une checklist était un rituel auquel se prêtaient avec enthousiasme les miroiseurs québécois, souvent avec un café ou une bière pas loin. Ce rituel était particulièrement motivé par l’existence d’une banque de données du nom d’«Étude des populations d’oiseaux du Québec» (ÉPOQ), copieusement alimentée par le contenu de ces checklists qui émanaient des quatre coins de la province.

ÉPOQ fut amorcée par un ornithologue visionnaire, Jacques Larivée (Cégep de Rimouski), avec la complicité d’André Cyr (Université de Sherbrooke). À ce noyau dur, se greffa rapidement un réseau postal de compilateurs à travers la province, dont le labeur se trouvait informatisé (pour reprendre le terme tellement ‘80s) dans un ordinateur du cégep de Rimouski auquel M. Larivée avait accès. À l’époque où il fallait un ordinateur de la taille d’un entrepôt pour accomplir ce qu’on peut faire aujourd’hui avec un iPhone. Au fil des ans donc, l’initiative ÉPOQ devait s’imposer comme une source de données ornithologiques unique au monde par sa couverture géographique et temporelle. Non seulement une source de données majeure pour de nombreuses entreprises publiques et privées, mais aussi une source originale de financement en échange du «prêt» de données.

La naissance d’eBird
Avec l’essor du Web 2.0, ce n’était qu’une question de temps avant que l’ornithologie amateur devienne le fleuron de la science citoyenne. Je crois qu’il est juste d’avancer que les ornithologues amateurs du Québec, stimulés par leurs leaders, ont servi d’inspiration à ce qui est devenu une incroyable initiative planétaire: eBird. Ce projet est né en 2002 grâce au flair et aux immenses moyens financiers du Cornell Lab of Ornithology et de la National Audubon Society de nos voisins du Sud. eBird permet à tout ornithologue, débutant ou professionnel, de rendre accessible au monde entier, et particulièrement aux scientifiques, ses observations d’oiseaux par l’entremise d’un site Web aussi élégant que puissant. Des experts régionaux s’assurent de la qualité des informations soumises. Le résultat permet à tout miroiseur moderne de fureter l’historique non seulement de ses propres observations mais aussi de celles de tous les autres amateurs membres de cette communauté qui croît au même rythme que le nombre de Big Macs vendus!

Il est révolu le temps où on devait se baser sur des cartes reprenant de manière très approximative la répartition géographique des espèces d’oiseaux. Maintenant, si vous planifiez un voyage en Arizona pour observer entre autres la rarissime bécarde à gorge rose, quelques clics suffisent pour avoir une idée précise d’où on a pu voir cette espèce dans les 2 dernières semaines! Mieux encore, vous pouvez installer une application eBird sur votre cellulaire et, entre 2 sessions Facebook, voir l’état des lieux ornithologiques. Bref, eBird, c’est l’élève qui a dépassé le maître (ÉPOQ).

La science et les miroiseurs
Le néophyte est devant un dilemme: souscrire à ÉPOQ, produit du terroir mais tout de même limité, ou à eBird, un produit brillant mais sur lequel les ornithologues québécois n’ont à peu près aucun contrôle? La coexistence de ces deux géants suscite évidemment de nombreux débats chez les initiés, pour des raisons plus «politiques» que scientifiques, comme l’identité québécoise en matière d’ornithologie, les retombées financières, etc.

Peu importe votre préférence, avec vos observations et les millions d’autres en banque, ces institutions que sont devenues ÉPOQ et eBird font bien sûr saliver les ornithologues qui aiment jongler avec les modèles statistiques. Entre autres, sans trop le savoir, en cherchant l’oiseau rare, ces acteurs de la science citoyenne ont permis de comprendre avec un niveau de détail sans précédent comment se joue l’avancement du front migratoire printanier à l’échelle du continent nord-américain, et comment ce front varie d’une année à l’autre dans l’espace et le temps, à cause des conditions météorologiques notamment. Grâce à ces données, les scientifiques sont en mesure de voir l’évolution des populations au fil des décennies et ses causes probables telles que la prolifération des mangeoires, l’étalement urbain, les soubresauts climatiques, etc.

Deux de mes étudiantes ont complété leur maîtrise avec des données d’ornithologues amateurs, ce qui nous a permis de mieux comprendre comment les oiseaux réagissent aux modifications des paysages naturels (Ontario Forest Bird Monitoring Program) et progressivement urbanisés (le Recensement des oiseaux de Noël de Québec).

La saison de migration automnale étant déjà bien commencée, voici un excellent moment pour sortir vos jumelles et faire reculer les frontières de la science en vous abonnant à la communauté d’ÉPOQ ou à celle d’eBird. Au plaisir de vous croiser sur la Toile ornithologique!

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  1. Publié le 14 septembre 2013 | Par André Desrochers

    @Linda Castilloux
    Des discussions sont en cours, et on devrait voir plus clair d'ici quelques mois.
  2. Publié le 4 septembre 2013 | Par Linda Castilloux

    J'aimerais savoir si les données ÉPOQ sont ou seront transférées dans iBird en un avenir rapproché ?
    Merci.

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