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Photo de André Desrochers

Une plage nickel

Un peu d’actualité régionale cette semaine… La plage de Beauport fait jaser, avec ce projet d’agrandissement portuaire qui devient de plus en plus concret. On lisait vendredi, dans Le Soleil, que l’Agence canadienne d’évaluation environnementale laisse au Port de Québec le soin de réaliser, selon ses propres critères, les études environnementales portant sur son projet d’agrandissement du port et de la plage.

Photo Jean Cazes

Photo Jean Cazes

Vers la fin septembre, je suis allé y marcher. Sur la plage bien manucurée se prélassaient de nombreux citoyens profitant des derniers jours de vraie chaleur. S’affairaient aussi des amateurs de sports nautiques cherchant une brise qui n’était pas au rendez-vous. Avec la marée basse, le fleuve avait son relent familier d’algues avec un je-ne-sais-quoi de douteux. Ah! et il y avait aussi quelques goélands.

Créée de toutes pièces
Peu de gens savent que cette plage est le résultat de la création, au début des années 70, d’une péninsule en raison du dragage de la voie maritime du Saint-Laurent à la hauteur de Québec. Il fallait bien déposer les sédiments extraits quelque part… À l’instar de l’autoroute construite sur les défuntes battures, cet empiétement majeur sur le Saint-Laurent n’aurait probablement pas passé le test de l’acceptabilité sociale s’il avait été proposé en 2014.

Je fréquente cette «baie de Beauport» depuis le 30 juillet 1978. Cette journée-là, armé de mes jumelles et d’un brûlant désir de découvrir les oiseaux de ma région, je m’y étais rendu après une longue marche sur ce qui restait encore de la batture plus à l’est, progressivement couverte par des pierres et de l’asphalte. Sous un soleil éclatant se reposaient devant mes yeux ébahis des milliers de bécasseaux semipalmés et de nombreuses autres espèces d’oiseaux dits «de rivage» ou «limicoles»1. Une révélation! Et pas un humain à l’horizon.

C’était une époque où la population en général tournait le dos au Saint-Laurent. Une époque qui vit naître le terme «oiseaulogue», l’empêcheur du «progrès» s’opposant à la construction d’une autoroute sur le fleuve2. La plage de Beauport était alors méconnue de la population. Elle était à l’état brut; une vaste étendue de sable, de gravier et de poussières portuaires. Chauve et nauséabonde. Je me souviens d’une journée où un nuage acide m’était arrivé dessus, me forçant à déguerpir, toussant, la main sur la bouche! De quoi relativiser les poussières de nickel tombées ces dernières années sur Limoilou, bien que celles-ci soient une réelle préoccupation, j’en conviens.

Jadis un paradis d’oiseaux limicoles
Avant de faire le bonheur des amateurs de sports nautiques et autres riverains, la plage de Beauport était un site d’importance internationale pour les oiseaux de rivage. Très rapidement, les ornithologues de la province (à cette époque, une poignée de geeks) ont découvert l’importance de ce site, avec ses milliers d’oiseaux limicoles en migration, sans compter les centaines de canards au large.

Pourquoi un si grand nombre d’oiseaux de rivage? Parce que, au temps où la baie de Beauport s’appelait «la canardière», le site offrait, à marée basse, des herbiers et de grandes vasières dont s’alimentaient les oiseaux. Toutefois, à marée haute, le site offrait peu d’options pour le repos de ces oiseaux, inaptes à la natation. Grâce à l’érection de cette péninsule artificielle de sable, voilà que le site offrait une combinaison irrésistible: un lieu d’alimentation ET un lieu de repos. Ainsi, à marée haute, la plage de Beauport était le théâtre d’un spectacle maintenant rarissime au Québec, avec des milliers d’oiseaux de rivage densément groupés, volant à l’unisson et couvrant des pans entiers de plage pour s’y reposer en attendant la prochaine marée basse.

Le déclin
Ce Klondike ornithologique fut de courte durée, car à cette période, les sports nautiques prirent un essor extraordinaire, notamment la planche à voile. De plus en plus d’adeptes de ce sport découvrirent la baie de Beauport et en firent un lieu culte, au grand dam des ornithologues, qui devinrent soudainement minoritaires et louches par surcroît, avec leurs vêtements kaki et leurs lunettes d’approche.

À force de déranger les oiseaux sur la plage et de ratisser la baie dans tous les sens avec leurs appareils, les adeptes des sports nautiques, dans leur apparente innocuité, ont eu raison des oiseaux limicoles sur le site. La multitude de petits dérangements anodins a sans doute contribué à un des plus spectaculaires exodes d’oiseaux dans l’histoire récente du Québec. En quelques saisons, on est passé de plus d’une dizaine de milliers d’oiseaux à moins d’une dizaine tout court…

Declin3

Chute des populations d’oiseaux de rivage (limicoles) et d’autres espèces aquatiques (canards, grèbes, etc.) observée à la plage de Beauport. Les nombres sont les maximums observés annuellement, généralement en août pour les limicoles et en octobre pour les canards. Les sports nautiques sont devenus populaires dans la région au début des années 80 et le demeurent à ce jour. Source des données: eBird.

Les adeptes de sports nautiques et d’activités de plage ne sont probablement pas les seuls coupables dans cette affaire. Il y a aussi le faucon pèlerin, un oiseau très friand des limicoles qui a bénéficié des programmes de rétablissement de l’époque. Très rare durant les années 70, le faucon pèlerin a fait un retour en force dans la région. Sans nécessairement tuer un grand nombre de limicoles, une présence modeste de ces faucons peut avoir des conséquences néanmoins importantes, en contraignant les oiseaux de rivage à passer moins de temps dans les aires d’alimentation et de repos devenues précaires3. Ainsi, les chutes de nombres telles que celle illustrée ci-dessus ne signifieraient pas nécessairement une mortalité, mais aussi des comportements différents. Un autre agent de déclin est la végétation qui s’est emparée de cette péninsule chauve et qui l’a colonisée de grandes herbes, d’arbustes et d’arbres, qui ne conviennent pas aux oiseaux de rivage.

Belle à mourir
La population voulait se réapproprier le fleuve, elle l’a fait. Maintenant, cette plage de Beauport est «nickel» comme diraient les Français. Propre, propre, propre. Bien râclée, assortie de détestables canons au propane pour apeurer les goélands, le tout à travers bâtisses, stationnements et artefacts dignes d’un Club Med. Bien contrôlée aussi; gare à ceux qui voudraient aller voir les quelques oiseaux se réfugiant au-delà du périmètre permis.

La nostalgie de la poussière et de la puanteur m’envahit chaque fois que j’y vais. Je me désole de voir ce site domestiqué. Curieusement, les ornithologues devraient applaudir le Port de Québec, qui maintenait cette plage dans un état bien peu attrayant pour un pique-nique du dimanche… Dans mes fantasmes d’ornithologue, je m’imagine une plage couverte de roches de la taille d’un poing, rendant la promenade impossible. Des roches entre lesquelles des milliers d’oiseaux limicoles trouveraient refuge à marée haute. Je m’imagine un lieu où on s’adonnerait davantage à la contemplation qu’aux sports nautiques.

Je comprends que cette plage est une belle occasion de connecter la population locale avec le fleuve. Mais à défaut de voir mon fantasme d’ornithologue se réaliser, j’espère que les nouveaux agrandissements du port de Québec sauront accorder, littéralement, une place aux oiseaux et aux ornithologues, en se rappelant que cet endroit fut, et pourrait redevenir, un haut lieu de l’ornithologie québécoise.

1 Incluant pluviers, bécasseaux, chevaliers et autres oiseaux à longues pattes et becs adaptés à l’alimentation dans la boue et sur les grèves.

2 Après toutes ces années, je pense encore que l’autoroute Dufferin-Montmorency a été une gaffe de 1er ordre, tant du point de vue environnemental que socioéconomique, combinant éradication d’une batture riche en faune et délabrement d’une route majeure pour l’économie locale, le boulevard Sainte-Anne.

3 Ydenberg, R. C., R. W. Butler, D. B. Lank, B. D. Smith, and J. Ireland. 2004. «Western sandpipers have altered migration tactics as peregrine falcon populations have recovered». Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences 271:1263-1269.

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  1. Publié le 21 octobre 2014 | Par David Bellemare

    Bonjour,
    Je doute fort que nous, les amateurs de planche à voile, soyons hautement responsables du départ des oiseaux. La planche à voile a pris de l'essor en 1983, la mode y aidant, mais a connu un rapide déclin dès 84-85. Parce qu'il fallait travailler fort pour devenir habile sur ces premiers engins. Il n'y a qu'une couple de fous comme moi qui avons persévéré et qui pratiquons ce sport depuis ces années-là. La plupart ont abandonné au cours des ans. Maintenant, avec l'équipement moderne, c'est plus facile à apprendre, et on voit le nombre d'adeptes grandir.
    Je crois que la construction de l'autoroute, le développement du port, l'incinérateur, l'usine de traitement des eaux et tous ses rejets, les industries polluantes comme la récupération du métal, tout cela a selon moi une importance beaucoup plus grande que la pratique des sports de voile sur la migration de ces oiseaux.
    Et croyez-moi, nous aussi on préférait les battures de Beauport à l'état sauvage.
    Et dites-vous aussi que si nous n'avions pas créé le regroupement des planchistes et des kiteux de Québec (AKVQ.qc.ca) quand le Port a entrepris d'aménager la plage, elle serait dans un piteux état. Vous y étiez, j'imagine, aux réunions publiques sur le sujet? Nous étions une centaine de planchistes, dont des professionnels du sport, et le Port a dû travailler avec nous pour revoir ses plans, un beau trip d'architecte qui voulait reproduire les vagues sur terre, et qui empêchait toute utilisation adéquate de la plage par le public et les voileux.
    Remarquez, je ne planche plus aux battures depuis que le Port a donné la gestion au privé plutôt qu'à une OSBL. Mais c'est le seul endroit en ville où on peut pratiquer les sports de voile sécuritairement, avec surveillance d'un bateau, et surtout en ignorant les marées. Le seul endroit pour un citadin qui veut apprendre la planche à voile ou le kite en sécurité.
  2. Publié le 21 octobre 2014 | Par André Desrochers

    Addenda: Un collègue commentait que l'assainissement des eaux à cet endroit pourrait aussi expliquer le déclin des oiseaux depuis les années 80. Effectivement. Depuis les années 70, un immeuble redirige les eaux usées en surplus (lors de grandes pluies) vers le chenal du fleuve. Il servirait moins de nos jours, car depuis 2008 une installation moderne de traitement des eaux, combinée à un immense réservoir souterrain, fait en sorte que l'eau du secteur est plus propre. Mais l'établissement récent de cette infrastructure et l'assainissement progressif des eaux ne sauraient expliquer le déclin précipité des limicoles en 1984, année où passaient les grands voiliers à Québec, et durant laquelle la ville ouvrait en grande pompe la Baie de Beauport...

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