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Pourquoi j’aime la Russie

Je rentrais d’une conférence de presse sur les 12 esclaves libérés du magasin Produkty à Moscou (le cas, en anglais). La veille, l’ONG Memorial avait publié un article (en russe) sur un jeune ouzbek de 19 ans qui s’est pendu dans le CIZO (cellule du poste de police). Le lendemain j’avais une réunion sur les Svetleï Russ qui organisent des raids pour chasser les immigrants des sous-sols où ils vivent et les dénoncer à la police prévenue au préalable. En arrivant chez moi, je lis le courriel de ma rédactrice en chef: «Écrirez-vous quelque chose de plus léger pour Noël?» Choc du regard en arrière, les événements passés se catapultent d’abord en une conclusion: mon quotidien n’est qu’atrocités. Ensuite, Noël n’est pas fêté en Russie, donc je l’ai un peu oublié. La fête la plus importante de l’année, communisme oblige, est le Nouvel An. Les sapins d’URSS arboraient une étoile rouge. Le Noël orthodoxe, le 7 janvier, est beaucoup moins important.

15 décembre, jour de mon anniversaire: une manifestation souligne aussi le premier anniversaire du mouvement de protestation contre le pouvoir en Russie. Cette fois, les leaders de l’opposition n’ont pas obtenu l’accord des autorités municipales. Ils ont tenté, en vain, de proposer un autre trajet plus radial, c’est-à-dire qui percerait vers le pouvoir au lieu de suivre, comme toutes les manifs depuis celle de la place Balotnaya le 6 mai dernier, les boulevards qui s’enchaînent en un cercle autour du Kremlin, sans pouvoir percer une flèche en son cœur. J’ai décidé de ne pas pousser la témérité et d’attendre le compte-rendu de mes amis. Sans pancartes ni slogans, environ 1500 personnes ont quand même manifesté sur la place Lubianka, à côté de la place Rouge. Et 69 personnes ont été arrêtées, puis libérées dès le lendemain.

Mes amis, qui ne manquent pas une manifestation, m’ont dit en riant: «Tu veux fêter ton anniversaire dans l’avtozak?! (panier à salade). Nous te kidnappons». Mon anniversaire s’est déroulé à la russe, au royaume de l’imprévu. Après quelques bières autour d’une discussion politique animée, voire chaude et un peu amère vue l’absence de changements politiques, ils me demandent avec étonnement, comme plusieurs auparavant: «Mais pourquoi aimes-tu la Russie? Donne-nous des exemples».

Le tourbillon qui m’a conquise
Voici donc quelques exemples, dans le tourbillon qui me passionne, d’initiation à la culture russe profonde.

Un soir, j’ai pris de la bière avec mon ami Anton, en compagnie de deux personnages «historiques» assez âgés, opposants, macaron Pussy Riot à la boutonnière. L’un, Vladimir Andreevitch, ex-sportif et psychologue pour enfants de 74 ans, et l’autre, psychologue pour les soldats. Une rencontre extrêmement intéressante, malgré la difficulté de comprendre les chemins détournés de leurs récits. Ils en connaissent beaucoup, ne veulent pas tout dire. Ils ont connu les profondeurs soviétiques et désignent comme «une corporation de psychopathes» les fonctionnaires d’aujourd’hui, les KGBistes contemporains, tout l’appareil d’État et l’Église, le pouvoir bref.

Le Palais de la culture Yauza
Le Palais de la culture Yauza

La semaine suivante, Vladimir Andreevitch m’invite au Palais de la culture Yauza, édifice à l’architecture classique stalinienne. J’avais le choix entre un récital de poésie française et la cantate italienne de Sylphide et Aminta, extraite de l’opéra de Haendel: l’Oratorio de Salomon. La poésie française, en russe, m’apparaissait absurdement difficile, puis je restais méfiante après le dernier Cyrano de Bergerac où Roxanne revêtait des cuissardes et une choucroute blonde. J’ai opté pour l’opéra de Haendel.

L'usine Elektrozavodskaya
L’usine Elektrozavodskaya

Nous sommes arrivés un peu en avance, alors nous nous sommes promenés dans l’un des quartiers les plus anciens de Moscou appelé Lefortovo, autour de la station de métro Elektrozavodskaya (usine d’électricité) du nom de l’usine de lampes et d’ampoules qui s’y trouve. C’est un quartier d’usines anciennes de briques rouges d’une tranquillité surprenante pour Moscou.

Rue du quartier
Rue du quartier

Au milieu des immeubles, de petites baraques, garages, quincailleries, lieux de bric et de broc, de bricolage en tout genre, avec une neige douce un peu nostalgique. En voyant passer un chien errant, j’ai tout de suite pensé à l’excellent film issu de la nouvelle de Boulgakov, Cœur de chien.

À Lefortovo se trouve aussi une prison célèbre fondée en 1881 comme prison de guerre. Elle a été très utilisée par le NKVD pendant la Grande terreur comme lieu de torture lors des interrogatoires. Après la mort de Staline, le KGB s’en est servi jusqu’en 1991 comme centre de détention et d’interrogatoire de plusieurs dissidents connus. Ensuite le FSB (Services fédéraux de sécurité) l’a utilisé comme centre de détention jusqu’en 2005. L’année suivante, un décret a interdit au FSB d’avoir des centres de détentions et ceux-ci sont passés aux mains du ministère de la Justice. Toutefois, des détachements sous le commandement du ministère de la Justice y travaillent encore.

Dans le Palais de la culture, nous avons bu un café avec une barre de chocolat Alienka (autrefois fabriquée à Octobre rouge). Je regardais les personnes âgées. L’aspect vieillot, décrépit et soviétique déchu de l’endroit ne me laissait rien présager d’exceptionnel.

Le duo de sopranos Sylphide et Aminta (autrefois, des castras le chantaient) était magnifique! Quel moment de grâce! C’était dans le hall à colonnades, donc l’acoustique n’était pas géniale, mais nous étions tout près des chanteuses. Une splendeur! Le tout pour 100 roubles (3,50$).

Oratorio de Salomon au Palais de la culture
Oratorio de Salomon au Palais de la culture


Conseil inattendu, Repine et Volga

Le printemps dernier, j’ai acheté des cahiers. «Vous voulez un livre excellent sur Moscou?», me dit le jeune vendeur en me montrant le livre intitulé Moscou et les Moscovites. «Vous connaissez ce tableau de Repine? Eh bien, l’auteur de Moscou et les Moscovites, Guiliarovckiï, y est représenté. Il était grand et bâti, à moitié Arménien et se considérait Russe. Il tirait les bateaux sur la Volga.»

Guiliarovckiï (en rouge, riant) représenté par Repine dans Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au Sultan Mahmoud IV de Turquie
Guiliarovckiï (en rouge, riant) représenté par Repine dans Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au Sultan Mahmoud IV de Turquie

«Oui! Comme les bateliers de la Volga!», dis-je, en me souvenant de cet autre tableau de Repine et, surtout, du chant traditionnel russe, rendu célèbre en Occident par les chœurs de l’Armée rouge.

Il me regardait intensément, des yeux vert clair, un peu bleus. Ses traits affirmés, comme plusieurs Russes, me rappelaient ceux de Pasternak. Le sourire m’a séduite, surtout le conseil. Son regard est franc, sa voix est grave. Il décide. Il ne prévient pas. Il me lit Zakhar Prelepine patiemment, en m’expliquant chaque mot.

La Russie que j’aime, ce sont les Russes. Ceux-ci aiment leur langue. L’écrivain Dovlatov ne voulait pas émigrer parce que perdre sa langue, c’est perdre 70% de sa culture. Les Russes me l’ont souvent dit, souriant devant l’amour des Occidentaux pour Dostoïevski. Oui, Dostoïevski se nourrissait d’actualité, de journaux, ce qui lui donnait un regard lucide et précurseur. Mais pour les Russes, Pouchkine est le maître. «C’est notre tout». Pourquoi ne trouve-t-il pas une telle reconnaissance en Occident? Je crois que c’est justement à cause de la langue.

Mes amis Sacha et Xénia m’invitent à Vinzavod, là aussi, une ancienne usine reconvertie en galerie d’art contemporain, située derrière la gare de Koursk. J’ai déjà écrit sur cette gare où échouent les sans-abri. En cette journée de juin, au grand soleil, ils se sont abandonnés à un sommeil aux vapeurs de l’ivresse sur le gazon vert presque fluorescent.

À Vinzavod, nous avons vu un film sur le célèbre écrivain représentant de l’émigration russe aux États-Unis, Sergueï Dovlatov. Il vivait à Leningrad. Il a servi dans l’armée rouge comme gardien de prison dans des camps de haute sécurité. Il a été journaliste à Leningrad avant d’être expulsé de l’Union des journalistes d’URSS. Son premier livre a été brûlé par le KGB. Il émigre à New York en 1979 où il publiera The New American, journal en langue russe écrit par des émigrés. Dovlatov devient célèbre dans les années 1980 et ses nouvelles sont publiées dans le New Yorker. Dans son âme, il gardera le regret infini de ne pas être publié en Russie de son vivant. «J’avais tout et j’ai compris qu’un écrivain heureux n’est pas intéressant.» Il a fait une dépression, puis est mort en 1990. En URSS, ses nouvelles et articles ont circulé sous forme de samizdat ou par Radio Svaboda, mais il ne sera publié officiellement qu’après la chute du régime (1991) et son décès.

«Qu’est-ce que vous aimez en Russie?». La question résonne, toujours.

«Les gens. Discuter avec eux. Il y aurait mille exemples.»

Démesure exténuante
Tanguer dans ces extrêmes de culture et de dureté, d’histoire tragique et de mémoire courte, de franchise et de délation, entre la violence repoussante et la grandeur d’âme, me touche aux larmes. J’aime cette démesure exténuante qui vous mène, Occidental modéré, de la violence, de la grossièreté et de l’absurde, à la plus grande générosité, aux trésors de culture qui font fi de la richesse matérielle, à la discussion impérative et sans «politiquement correct».

Le lendemain de mon anniversaire, je me suis promenée avec mon ami Anton sur la rue principale, Tverskaïa, jusqu’à la place Rouge. Temps clair, ensoleillé, glacé.

Parce que Moscou est belle!
Parce que Moscou est belle!

Moscou le dimanche après-midi, c’est-à-dire dans la prolongation du samedi, les gens marchent lentement, le pas n’a pas encore retrouvé l’assurance de la sobriété, ils ont l’air moins grave, dans une sorte de flottement éthylique encore heureux, repoussant le syndrome dépressif post-alcool. Une limousine Hummer s’arrête, en sortent de très jeunes fêtards, les garçons aident gentiment leur copine à vomir dans les poubelles en leur tenant les cheveux.

Pour nous réchauffer et nous remettre à niveau, Anton et moi nous arrêtons boire du gleinweïn (vin chaud épicé).

Je vous souhaite, comme on dit en russe, «de rencontrer» le Nouvel An de la façon la plus surprenante et avec une générosité sans limites. «Je vous félicite» pour cette nouvelle année!BonneAnne

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  1. Publié le 29 décembre 2012 | Par Pascal Labonté

    Salut Agnès, comment vas-tu?? Tu ne te souviens probablement pas de moi, mais je suis celui qui aide Benoit pour déménager ses sculptures. On parlait justement de toi et où tu étais rendue dans ton stage... j'ai lu ton blogue et c'est très intéressant. Ne lâche pas et surtout au plaisir de se revoir!! En passant, j'ai vu que ta fête est le même jour que moi... 15 décembre, he oui. Bye Pascal
  2. Publié le 21 décembre 2012 | Par Valérie

    Toutes nos pensées du Québec et joyeux Nouvel An à vous aussi. Pour 2013, souhaitons que les atrocités soient moins nombreuses. :)

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