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Photo de André Desrochers

Débats: principe de précaution et Loi de Godwin

Je reviens cette semaine sur les pièges à éviter lorsqu’on se trouve en plein débat… 

debat

Selon Wikipédia, la Loi de Godwin stipule que plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. Le terme «tautologie» serait probablement plus approprié que «loi», car si on laisse durer la discussion assez longtemps, on va aussi voir la probabilité d’utiliser le terme «laryngoscopie» augmenter (et s’approcher de 1, si on n’est pas pressés). Idem pour la probabilité qu’un des interlocuteurs se gratte l’arrière de l’oreille avec l’index de la main gauche. Quoiqu’il en soit, la loi de Godwin, vieille de 25 ans, est devenue un phénomène assez viral chez les adeptes des médias sociaux et du hashtag1. Dans les lignes qui suivent, je vous propose une transposition de cette loi dans le contexte particulier des débats sur l’environnement.

 Selon un nombre croissant d’accros des médias sociaux, dans un débat, atteindre le point Godwin, c’est-à-dire, invoquer Hitler, la Shoah, le nazisme, voire la Deuxième Guerre mondiale, reviendrait à se discréditer. Curieux tout de même, car on pourrait aussi dire qu’invoquer la Loi de Godwin est un prétexte pour faire taire son interlocuteur lorsqu’on est à court d’arguments. Un peu comme un écran de fumée qui, sous des airs branchés, confondrait notre interlocuteur. D’ailleurs, certains parlent de la loi sur la Loi de Godwin, c’est-à-dire qu’une fois Hitler ou autre mentionné, ce n’est qu’une question de temps avant que votre interlocuteur ne sorte la Loi de Godwin de son chapeau rhétorique. Mais je m’éloigne du sujet, encore une fois…

Vous avez compris que je ne trouve pas très pertinente l’idée de brandir la Loi de Godwin dans une discussion. Si néanmoins vous désirez conserver quelque chose comme cette loi dans votre arsenal argumentaire lors d’un débat sur l’environnement, je vous propose d’invoquer une loi similaire, de mon cru: La loi du PP, ou si vous préférez, la Loi du Pépé.

La Loi du Pépé
Durant la période des Fêtes, j’ai eu le bonheur de me retrouver dans mon village préféré au monde, Tadoussac, pour y célébrer le solstice d’hiver. Parmi mes péripéties mentales, je me suis rendu compte que, dans les discussions sur l’environnement, la Loi de Godwin a un équivalent frappant: l’appel prévisible au principe de précaution. C’est ce que j’appelle la Loi du Pépé.

Pour rafraîchir votre mémoire, le principe de précaution va comme suit: «Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement».2

La Loi du Pépé stipule que plus une discussion sur l’environnement dure longtemps, plus la probabilité d’y invoquer le principe de précaution s’approche de 1. Bon, encore une loi triviale, direz-vous, puisque si le temps tend vers l’infini, la probabilité s’approchera bien sûr de 1. Alors pour rendre cette loi moins triviale, ajoutons qu’il ne suffit que de quelques dizaines de minutes, disons une heure, pour atteindre une probabilité non différenciable de 1.

Contrairement à la Loi de Godwin, invoquer par réflexe le principe de précaution est, à mon avis, indicateur d’une faiblesse argumentaire, car ce «principe» est tellement flou qu’il est philosophiquement infalsifiable, donc du même coup difficilement défendable. Il m’apparaît comme une tentative de rationalisation d’une crainte finalement bien subjective ou d’une idéologie personnelle. Selon mon expérience, le principe de précaution apporte beaucoup moins aux débats sur l’environnement que l’utilisation d’analogies, qu’elles soient inspirées d’Hitler ou d’autres phénomènes. En fait, dans le cas de la loi de Godwin, utiliser Hitler, les SS, etc. dans une analogie est souvent pertinent, à mon avis, car il s’agit d’une référence analogique forte, universelle et dont on se souvient. Les images fortes sont certes dangereuses, mais rendent souvent un argument plus clair, plus convaincant ou, à tout le moins, divertissant.

Deux dossiers chauds de 2014, le projet Énergie Est et les sempiternels changements climatiques, ont souvent amené les protagonistes à invoquer le principe de précaution. Ils continueront de le faire (Loi de Pépé)… Dans toutes les conversations dont je me souviens à propos de ces dossiers, mon interlocuteur semblait garder cette idée en réserve, à utiliser juste en cas d’épuisement des autres arguments. Un peu comme si, au final, on reconnaissait que ce principe est un peu boiteux. Sinon, bien sûr, on l’utiliserait lors des premières salves. Et comme je suis très entêté, dans presque toutes mes discussions récentes sur l’environnement, l’interlocuteur a fini par agir en conformité avec la «loi» en sortant Pépé de son chapeau.

Pour conclure, lors de votre prochaine discussion sur l’environnement, si votre interlocuteur tient un discours plus «vert» que le vôtre, notez bien l’heure du début de la discussion ainsi que celle de la première mention du principe de précaution, et faites-moi part du nombre de minutes écoulées. Ainsi, nous contribuerons tous à l’avancement de la science du débat, et la loi de Pépé aura une réelle base scientifique!

1 Marqueur de contenu véhiculé dans Twitter, une plateforme de commérage très populaire.

2 www.un.org/french/events/rio92/rio-fp.htm Pour plus de détails, voir mon billet du 17 octobre 2013.

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  1. Publié le 28 janvier 2015 | Par André Desrochers

    Monsieur Fortin,
    Merci de vos encouragements et de votre réflexion incisive. Je partage votre opinion quant à la prudence dont on doit faire preuve devant les changements climatiques. Par contre, ayant suivi des sites climatosceptiques durant quelques années, je peux affirmer que les perceptions du risque parmi ces gens sont très variées, mais ils acceptent généralement l'urgence de s'adapter rationnellement aux changements climatiques, quelle que soit leur cause.
    Quant au lien de causalité CO2 humain et réchauffement, je ne peux pas présumer du cheminement qui a mené M. Rioux à sa conclusion, mais je crois qu'il est important de distinguer 2 choses:
    1) Le CO2 est un gaz à effet de serre pouvant causer, toute autre chose étant égale, un réchauffement de la basse atmosphère. Même les sceptiques acceptent généralement cela.
    2) Les émissions anthropiques de CO2 ne causent pas nécessairement un réchauffement de la basse atmosphère. Cette apparente contradiction provient du fait que toute autre chose n'est pas égale dans l'atmosphère (courants océaniques, rétroactions, etc.), comme vous le savez sans doute. Le système atmosphère-océans est complexe dans le sens mathématique du terme, et on est encore loin de le comprendre, comme en témoignent les improvisations récentes pour expliquer la pause du réchauffement atmosphérique qui ne cesse de se prolonger malgré nos émissions sans précédent.
  2. Publié le 28 janvier 2015 | Par Willem Fortin

    Monsieur Desrochers,
    Je trouve votre billet absolument délicieux. Votre analogie entre la loi du Pépé et la loi de Godwin (au fait, faut-il mettre un "L" majuscule à loi?) est tout à fait amusante et me donne envie de chronométrer mes prochaines discussions. Je tiens simplement à me désoler du fait que la première réaction à votre billet semble passablement teintée de climatoscepticisme (écrire qu'il n'est pas prouvé que les émissions de CO2 causent un réchauffement me semble être aberrant de nos jours, mais bon...). Un simple rappel historique: les fondements du principe de précaution remontent à la seconde guerre mondiale et à la guerre froide qui s'en est suivie. L'idée que l'être humain ait développé un arsenal capable de détruire l'humanité entière a fortement contribué à l'essor de ce principe que vous évoquez.
    L'erreur argumentaire de plusieurs est d'en réduire la portée en l'invoquant pour tout impact négatif. En fait, nous ne devrions invoquer ce principe de précaution que s'il subsiste une possibilité d'effet cataclysmique tellement dévastateur que l'humanité pourrait disparaître. Or, dans le domaine des changements climatiques, il n'y a pas lieu de craindre une catastrophe globale imminente et instantanée. La Terre n'explosera pas si le réchauffement global atteint le seuil de 2 degrés Celsius. L'humanité ne fondra pas non plus d'un seul coup. D'un point de vue humaniste, cependant, il faut sensibiliser les climatosceptiques aux impacts des dérèglements climatiques sur les populations touchées: déplacement des populations, dommages causés par les fortes tempêtes, fréquence des événements, etc. Pouvons-nous assumer ces coûts humains et monétaires? Voilà la bonne question à poser.
  3. Publié le 27 janvier 2015 | Par Christian Rioux

    Selon certains, il ne faut pas utiliser de fracturation hydraulique, juste au cas où un puit sur 100 000 aurait une fuite. Il ne faut pas exploiter le pétrole dans le golfe, au cas où il y aurait un accident. Il ne faut pas utiliser de combustibles fossiles, juste au cas où l’hypothèse de réchauffement causé par le CO2 (qui n’a jamais pu être prouvée) serait un jour validée.

    Toute activité humaine, quelle qu’elle soit, aura un impact sur l’environnement. Notre but en tant que société est de tenter de limiter le plus possible ces impacts et de les prévenir quand c’est possible. Les animaux aussi (donc la nature) ont des impacts sur l’environnement. Pensez à un castor qui, par son barrage, va inonder une grande superficie et donc détruire l’habitat d’autres animaux. Est-ce que les castors devraient cesser de faire des barrages pour autant? Contrairement aux animaux, l’humain a le pouvoir de calculer et de limiter ces impacts.

    Appliquer le principe de précaution à tout comme les enverdeurs le font, c’est stopper tout progrès technologique et scientifique.

    Si les marins d’autrefois avaient appliqué le principe de précaution, on croirait encore que la terre est plate. Si les frères Wright avaient appliqué le principe de précaution, ils n’auraient jamais construit d’avion. Il y a plus de 100 ans, des «experts» disaient que les trains ne pouvaient pas voyager au delà de 30 mph, parce que l’oxygène aurait manqué et les passagers seraient morts. Il a bien fallu que quelqu’un prenne le «risque» pour montrer que c’était faux. Sinon, jamais il n’y aurait eu de TGV.

    Le principe de précaution ne veut pas dire ne rien faire et imposer des moratoires partout. Il faut juste travailler à limiter les impacts sur l’environnement, tout en exploitant nos ressources de façon responsable.

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