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Le triste destin du patrimoine moderne

L’annonce récente de la démolition du centre communautaire Jean-Marie-Roy, à Saint-Augustin-de-Desmaures, m’amène à vous entretenir du triste destin qui affecte trop souvent l’architecture issue du mouvement moderne au Québec. Apparue après la Deuxième Guerre mondiale, dans les années 1950 et 1960, cette architecture est pourtant porteuse d’une idéologie novatrice aux plans formel, technique et social.

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L’ancien pavillon d’enseignement du Séminaire Saint-Augustin devenu le centre communautaire Jean-Marie-Roy. Photo Benoît Lafrance, 2003

Dans un de mes billets précédents, j’exposais brièvement l’importance de léguer aux générations futures non seulement des œuvres bâties issues des siècles passés, mais également des immeubles représentatifs de l’architecture du 20e siècle, en particulier ceux des années 1960 qui sont souvent mal aimés et jugés bien trop jeunes pour être considérés patrimoniaux. Ce manque de considération rend vulnérables même les témoins les plus intéressants et les plus représentatifs de cette période faste en termes d’innovation architecturale. La démolition de l’église Notre-Dame-de-Fatima, à Saguenay, ou les travaux actuellement effectués au Grand Théâtre de Québec sont quelques exemples des menaces qui planent sur ce patrimoine récent.

Le centre communautaire Jean-Marie-Roy est, en fait, un ancien pavillon d’enseignement collégial qui faisait partie du campus du Séminaire Saint-Augustin érigé de 1962 à 1966. La Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures l’a acheté plusieurs années après la fermeture du collège pour en faire un centre communautaire qui devait bénéficier de la bibliothèque, de l’auditorium, des plateaux sportifs et des nombreuses salles existantes. Mais ce bâtiment d’intérêt est aujourd’hui victime des mauvaises décisions de la Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures et de ses déboires financiers qui perdurent depuis de nombreuses années. Or, quel intérêt architectural et patrimonial représentent ce bâtiment et les autres qui composaient ce campus? Je me suis plusieurs fois penché sur la question, notamment lors d’études réalisées pour la Ville de Québec (2003) et le Campus Notre-Dame-de-Foy (2010). J’ai aussi abordé ce sujet dans des articles, dont un publié dans le magazine Continuité, en 2005, qui exposait les faits suivants.

Des campus hors du commun
Nés dans le contexte social particulier des années 1960, les campus intercommunautaires de Saint-Augustin sont des témoins concrets des changements qui ont bouleversé la société québécoise et le système d’éducation durant la Révolution tranquille. Lorsqu’on s’y aventure, on découvre une véritable petite cité moderne au cœur de la banlieue, entre le lac Saint-Augustin et le fleuve Saint-Laurent.

Cet ensemble est formé du Campus Notre-Dame-de-Foy (une ancienne école normale) et de l’ancien Séminaire Saint-Augustin, 2 lieux d’enseignement issus de la volonté de 16 communautés religieuses masculines de mettre en commun leurs ressources matérielles, humaines et financières afin d’offrir un encadrement scolaire et spirituel de qualité adapté aux réalités modernes. L’idée initiale: créer des pavillons d’enseignement communs comprenant des classes, des amphithéâtres, une bibliothèque et des équipements sportifs autour desquels des résidences de religieux et d’étudiants seraient érigées. Les différentes communautés enseignantes partageraient certaines installations tout en conservant leur autonomie.

Construit entre 1962 et 1966, l’ensemble est divisé en 2 zones distinctes afin de respecter la hiérarchie ecclésiastique: les pères occupent la partie haute et boisée du site, leurs 11 résidences étant regroupées autour du Séminaire Saint-Augustin, tandis que les frères sont installés sur la basse plaine, leurs 5 résidences entourant le Campus Notre-Dame-de-Foy (CNDF). Les 2 campus voisins possèdent des plans d’ensemble issus de l’urbanisme moderne et des meilleurs principes d’aménagement paysager de l’époque. La nature et les espaces verts y occupent une grande place, les éléments discordants comme les stationnements et les réseaux de distribution sont camouflés dans le paysage et la circulation y est aisée, autant pour les voitures que pour les piétons.

Au moment de mettre sur pied ce projet, les principes d’implantation et de composition sont confiés au jeune architecte Jean-Marie Roy qui coordonne l’ensemble. Il impose des règles de design notamment inspirées du style International qui permettent d’unifier l’architecture des édifices des campus. Pour les 16 résidences, Roy élabore un système volumétrique rigoureux: les zones privées sont exprimées par un volume vertical –une tour– et les zones communautaires par un volume horizontal –un basilaire. Du point de vue formel, l’architecte dicte également quelques règles, dont l’utilisation du toit-terrasse pour bénéficier de la vue sur le fleuve et le lac, le choix du béton, peint en blanc ou en gris clair, comme matériau prédominant ainsi que la constitution des fenêtres: de simples percées dans les murs, sans encadrement.

L’ensemble dégage une cohésion et une harmonie exceptionnelles. Chacun des pavillons des campus est une œuvre architecturale en soi grâce aux architectes de talent qui ont su, malgré les principes imposés, les modeler, les sculpter et les raffiner pour leur donner une forte personnalité. Les chapelles, entre autres, sont particulièrement remarquables. À part Jean-Marie Roy, qui a conçu 7 des 18 édifices des campus, dont les 2 pavillons d’enseignement, d’autres architectes reconnus ont apporté leur concours à ce projet, notamment Evans St-Gelais, Fernand Tremblay, Jacques de Blois, Paul Gauthier, Gilles Guité, Jean-Claude Leclerc et Gaston Amyot.

Le pavillon d'enseignement du Séminaire Saint-Augustin en 1966 qui deviendra plus tard le centre communautaire Jean-Marie Roy. Photo BAnQ

Le pavillon d’enseignement du Séminaire Saint-Augustin, en 1966. Il deviendra plus tard le centre communautaire Jean-Marie-Roy. Photo BAnQ

Des temps difficiles
Inaugurés en 1965, les 2 campus n’auront finalement été opérationnels, selon leur vocation originale, que pendant quelques années. L’abolition des collèges classiques, la mise sur pied des cégeps ainsi que le transfert de la formation des maîtres vers l’université minent les espoirs des différentes communautés qui ont participé à ce vaste projet éducatif et qui doivent composer avec une baisse importante des vocations religieuses et sacerdotales. Les 2 établissements deviennent ainsi des collèges privés offrant le cours de niveau collégial pour la formation générale et professionnelle. Si le CNDF s’est jusqu’à aujourd’hui assez bien tiré d’affaire en raison de ses programmes de formation professionnelle diversifiés et adaptés au marché du travail, le Séminaire Saint-Augustin a dû fermer ses portes en 1996.

Que faire du Séminaire?
Les pavillons de résidences sont alors recyclés un à un pour répondre à de nouveaux besoins. Certains sont transformés en centre d’hébergement, en maison de thérapie, en centre de formation ou en centre d’entraide et de réinsertion sociale. Trois pavillons de résidences du Séminaire sont acquises par la Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures et sont transformés en bureaux et en laboratoires pour des entreprises du domaine de la haute technologie. Toutefois, le projet est un échec et la Ville, qui avait pourtant adopté un règlement municipal pour protéger le caractère architectural unique de ce campus, fait démolir ces 3 pavillons parmi les plus intéressants. L’un d’eux, le pavillon de la Consolata, conçu par Jean-Marie Roy, avait gagné la médaille Massey en 1967, la plus haute distinction en architecture au Canada.

Les terrains ainsi dégagés ont été vendus à des promoteurs privés qui y ont fait ériger des immeubles en copropriété alors que d’autres tours d’habitation poussent un peu partout dans les boisés du campus qui a perdu une grande partie de son intérêt en raison de ces grands bouleversements. Un meilleur sort semblait attendre son pavillon d’enseignement central converti à bon escient en centre communautaire. Il a même été baptisé en l’honneur de son concepteur, l’architecte Jean-Marie Roy, peu de temps après le décès de ce dernier survenu en 2011. Comme je le mentionnais dans sa biographie professionnelle publiée en 2012, Jean-Marie Roy, architecte, les campus intercommunautaires de Saint-Augustin demeurent sans contredit parmi les plus importantes œuvres de sa carrière.

Le pavillon de la Consolata du Séminaire Saint-Augustin qui a valu à Jean-Marie Roy la médaille Massey en 1967. Ce pavillon a été démoli en 2010. Photo Marc Ellefsen, BAnQ

Le pavillon de la Consolata du Séminaire Saint-Augustin qui a valu à Jean-Marie Roy la médaille Massey en 1967. Ce pavillon a été démoli en 2010. Photo Marc Ellefsen, BAnQ

Deux campus, deux destins
Alors que le campus du Séminaire de Saint-Augustin ne cesse d’être amputé et défiguré par maints gestes déplorables, l’avenir du CNDF semble un peu mieux assuré. En effet, le ministère de la Culture et des Communications du Québec a classé l’ensemble du campus site patrimonial en 2016. Il s’agit d’un statut de protection prévu à la Loi sur le patrimoine culturel qui officialise la valeur patrimoniale de l’ensemble et qui vise la conservation des bâtiments en place et de leurs caractéristiques architecturales. Fruit d’un long processus initié par les dirigeants de cet établissement d’enseignement, ce classement devrait favoriser la mise en valeur des édifices au cours des prochaines années. Cette protection est d’autant plus remarquable que les immeubles ou les ensembles issus de la modernité sont rares sur le registre du patrimoine culturel du Québec.

Si le Séminaire Saint-Augustin avait pu jouir de cette protection à temps ou s’il n’avait pas subi tous ces outrages dans la dernière décennie, il se trouverait sûrement dans ce registre. Malheureusement, il est trop tard dans son cas, le mal est fait.

Une partie du Campus Notre-Dame-de-Foy (CNDF) qui a été classé site patrimonial en 2016. Photo Benoît Lafrance, 2003

Une partie du Campus Notre-Dame-de-Foy (CNDF) qui a été classé site patrimonial en 2016. Photo Benoît Lafrance, 2003

La démolition du centre communautaire Jean-Marie-Roy est donc déplorable, d’autant plus que 19 M$ ont déjà été investis pour acquérir et convertir le lieu d’enseignement. Je peux comprendre que la Ville, très endettée, ne veut plus investir dans cet édifice (estimation de 25 M$ supplémentaires), mais au lieu de le démolir pour reconstruire un nouveau centre sur le site (coût estimé de 9 M$, incluant la démolition) qui sera probablement d’une laideur et d’une banalité affreuses, n’y aura-t-il pas d’autres solutions? Comme étaler ou reporter les travaux restants à effectuer, trouver des partenaires associatifs ou privés qui pourraient notamment prendre en charge et gérer l’auditorium, louer une partie des locaux, etc.? J’ai l’impression que l’administration actuelle, qui veut à tout prix s’affranchir de l’administration municipale antérieure et de sa mauvaise gestion, tente de se débarrasser de ce bâtiment qui devient la victime collatérale d’une guerre politique. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.

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  1. Publié le 12 mars 2018 | Par Jacques Légaré

    L'architecte cause de beauté et de patrimoine. Point de vue très honorable.

    Mais l'Église catholique, propriétaire ultime de tous ces bâtiments, a refusé de les entretenir convenablement.

    Ainsi, l'État devrait obliger ce propriétaire à entretenir parfaitement ces immeubles, dit patrimoniaux, à ses frais, à ses seuls frais.

    Bigot, arriéré, catho à l'os, bedeau lâche et noyé dans le bénitier, il n'a pas fait son travail.

    Il y a pire: l'Église catholique a réussi à siphonner 3,1 M$ en vendant ce CCJMR à la Ville de Saint-Augustin sans que jamais le rapport de l'inspecteur sur l'immeuble ne soit rendu public. Un de mes amis architectes, qui l'a visité, m'a dit que l'immeuble était condamné et méritait la démolition. On s'est donc fait arnaquer de 3,1 M$ en achetant une cabane promise à la démolition faute d'entretien par son propriétaire.
    Honte! Honte à nos imbéciles d'élus d'alors!
    Et honte à l'Église catholique voleuse, voleuse, voleuse et arnaqueuse!

    Tout architecte, pourtant diplômé universitaire, devrait avoir les connaissances pour dénoncer le vrai coupable. Non de demander aux contribuables de payer les dons (leur équivalent) de l'État à cette immense mafia pieuse, hypocrite et cupide qu'est l'Église catholique.

    Oui, il reste une solution: que l'État saisisse les autres biens fonciers de l'Église catholique au Québec pour payer tous les frais de maintenance retardés des immeubles qui méritent de l'être.

    Bravo au maire de Québec qui, refusant de restaurer une vieille église, vient de dire avec une nette franchise: «Il n'y a pas de service de Dieu à la Ville de Québec».

    Jacques Légaré,
    professeur (retraité) d'économique au CNDF
    ph.d. en philosophie politique
  2. Publié le 12 mars 2018 | Par Laurier Goulet

    Merci de nous rappeler l'histoire des campus intercommunautaires de Saint-Augustin. Très instructif.
    Je déplore fortement la décision à courte vue du maire Juneau et de son conseil municipal de détruire une partie de ce patrimoine.
  3. Publié le 9 mars 2018 | Par Yves Dallaire

    Très bon texte. J’ai étudié au Séminaire. Parfaitement logique cette analyse.
    Déplorable, en effet, de démolir ce beau bâtiment.
  4. Publié le 8 mars 2018 | Par Danielle White

    Le béton des années 1960 n'est plus au goût du jour, mais je suis contente de voir que certains édifices peuvent désormais être classés site patrimonial...
  5. Publié le 8 mars 2018 | Par Yannick LeBrasseur

    Bonjour,

    En réaction à votre article, permettez-moi d’ajouter le volet de la gouvernance…

    En 2009, la Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures a acquis le bâtiment du centre communautaire Jean-Marie-Roy (CCJMR):
    - sans rapport d’inspection sur son état réel;
    - sans étude de coûts de transformation de vocation du bâtiment;
    - sans aucune analyse des besoins;
    - sans connaître les coûts d’opération.

    En 2009, le coût d’acquisition du bâtiment et du terrain était de 3,4 M$. Des travaux de mise à niveau et de conversion intérieure du bâtiment ont été ensuite réalisés entre 2009 et 2015 et ont déjà nécessité des déboursés de 15 M$. Maintenant, pour compléter les travaux amorcés, selon les plus récentes expertises, il en coûterait plus de 25 M$. Selon une firme externe, le maintien du CCJMR impliquerait des déboursés de plus de 60 M$ sur 20 ans.

    La Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures, et ses citoyens, n’ont pas cette capacité financière.

    Saint-Augustin-de-Desmaures est au prise avec une dette de 104 M$. Son taux d’endettement est de 305%. En 2018, c’est près du tiers du budget de proximité qui est affecté au service de la dette (en paiements sur les emprunts - capital et intérêts). Les taux de taxation de Saint-Augustin-de-Desmaures sont les plus élevés de la région de Québec. Dû à un mécanisme de calcul de la quote-part d’agglomération inéquitable, notre développement est contraint.

    Depuis le 5 novembre dernier, une nouvelle gouvernance est en place à Saint-Augustin-de-Desmaures. Le dossier du CCJMR a été mainte fois débattu. L’inconscience politique des 10 dernières années fait maintenant place à une prise en main collective. Les Augustinois ont clairement exprimé leurs attentes envers leurs élus. La Ville doit répondre à ses obligations en prenant des décisions réfléchies, centrées sur les besoins des citoyens et tournées vers l’avenir.

    Les récentes décisions de démolir le CCJMR et de maintenir des infrastructures dans le secteur est de la ville vont en ce sens.

    Yannick LeBrasseur, Conseiller municipal du district 3 de Saint-Augustin-de-Desmaures

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