Le magazine Contact

La zone d'échanges entre l'Université Laval,
ses diplômés, ses donateurs et vous

Le magazine Contact

Automne 2016

Aly Ndiaye, alias Webster, le rappeur intello

Diplômé en histoire, parolier de choc et fin pédagogue, le rappeur Webster cherche sans relâche à rendre notre société plus inclusive et plus juste.

VisionJJGarnier

Sur la scène d’une salle de cinéma, une jeune fille en robe blanche tremble de tous ses membres en découvrant le public à qui elle doit s’adresser. Un homme, la trentaine, s’approche d’elle. Il l’oblige à le regarder dans les yeux. «Tu n’en as rien à faire de tous ces gens, lui martèle-t-il. Tu es capable de faire de grandes choses.» La tension retombe. Et voilà l’adolescente lancée dans son discours de bienvenue, rassurée par la présence bienveillante d’Aly Ndiaye (Histoire 2002), alias Webster.

Ce jour-là, les élèves de deux écoles secondaires de la région de Québec présentent à leurs parents et à leurs enseignants le fruit du travail réalisé pendant plusieurs mois avec le maître-rappeur Webster. De courts clips vidéo, préparés sous la direction de cet amoureux des mots et de la musique. À l’écran, des jeunes au parcours scolaire souvent chaotique scandent leur envie de réussite, leur désir de se réaliser, mais aussi leur exclusion d’un système qui mise toujours davantage sur la performance. Des images fortes claquent dans la vaste salle, comme une conjuration face au discours défaitiste sur leur avenir qui leur est asséné depuis des années. «Mon cœur déborde de fierté en vous voyant, leur lance Webster tout sourire, après-coup. Vous faire rapper, c’est une des choses les plus gratifiantes pour moi.»

Un vécu hors du commun
Si ce grand frère parvient facilement à nouer le contact avec des jeunes classés comme difficiles, c’est que Webster possède un vécu hors du commun derrière ses lunettes d’intello. Il a passé une grande partie de sa jeunesse à traîner dans les ruelles de Limoilou, quand le nom de ce quartier suffisait à effrayer les habitants des banlieues cossues de Québec. À traîner avec des individus peu recommandables, dont une bonne partie décompte aujourd’hui le temps en prison. «Je suis un des premiers dans mon entourage à avoir fréquenté l’université, lance-t-il. Beaucoup de mes amis sont tombés du côté gauche du chemin.»

Né dans une famille où l’on est enseignant de mère en tante, et de père en oncles, le jeune Aly possédait une arme secrète, inconnue de ses copains de ruelle: l’amour des mots. Dans son vagabondage entre le comptoir à sous-marins Le Marinier, une institution du quartier, et les terrains de basket du parc Bardy, le jeune Sénégalo-Québécois traînait toujours avec lui son dictionnaire anglais, source inépuisable de rimes. D’où son surnom de Webster, décerné en guise d’adoubement par sa gang de l’époque. À ce moment-là, sa révolte se conjugue dans la langue internationale du hip-hop. Jusqu’à ce que l’influence de groupes made in France l’incite à opter pour sa langue maternelle : une transition difficile, mais qui lui a permis de mieux jouer avec les subtilités de la langue.

Épris de poésie, de littérature, mais aussi des écrits de Malcom X et de Martin Luther King, l’adolescent se donne corps et âme à cet art musical qui lui permet de hurler sa révolte, de trouver son identité de métis dans une ville conservatrice, accrochée à sa blancheur. Sa sœur Marième (Communication publique 2005), trois ans plus jeune, suit sa trajectoire musicale, et les deux collaborent fréquemment sur des albums ou en concert.

«J’aime rapper sur le beat, j’aime le flot», évoque le chanteur, la main devenue poisson emporté par un courant imaginaire. Membre-fondateur du groupe Limoilou Starz, au début des années 2000, Webster a plongé dans cet univers sans parachute. Quitte à en négliger ses études universitaires en histoire lorsque les cours du matin suivaient d’un peu trop près la fin des répétitions nocturnes. Sauf qu’à la différence d’autres rappeurs qui s’y sont brûlé les ailes, le chanteur dure: 16 ans et 3 albums solos plus tard, il a fait sa marque dans un genre musical qui sent encore le soufre au Québec. Et ce, sans bouger de son quartier, qui colle à son identité comme une seconde peau.

«Webster s’impose comme le vétéran d’un rap conscientisé, très engagé, remarque Martin Bonneau, qui prépare une thèse de maîtrise sur les transformations de l’industrie de la musique, sous la direction de Daniel Mercure, professeur au Département de sociologie. Dans ses textes, il dénonce la brutalité policière, le profilage racial. Un rap très différent de ce que font des musiciens plus jeunes, plus orientés vers la fête et la culture urbaine.»

Conscient du poids des mots et des idées, Webster met son art au service des exclus et des sans-voix. Pendant des années, il a dénoncé la propension des policiers de Québec à demander leurs papiers aux jeunes à la peau un peu plus foncée que la moyenne  québécoise. Plus récemment, il est monté aux barricades pour exiger des comptes aux autorités après qu’une voiture de police a heurté mortellement un cycliste aux abords de l’église Saint-Roch, en septembre 2014. Et en février dernier, son passage à l’émission Tout le monde en parle pour réclamer davantage de diversité à la télévision et au cinéma n’est pas passé inaperçu.

L’engagement: dans l’ADN familial
Ce combat pour la diversité fait partie de l’ADN de la famille de cet enfant multiculturel. Très tôt, le jeune Aly a vu son père s’engager auprès des immigrants et militer activement au sein d’organismes comme Carrefour Tiers-Monde. Dès les années 1980, papa, maman, grand frère et petite sœur manifestent périodiquement dans les rues de Québec, notamment pour réclamer la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Les questions syndicales s’invitent aussi régulièrement à la table familiale puisque les deux parents s’impliquent dans les organisations de défense des droits des travailleurs.

Avec un tel début de vie, rien d’étonnant que Webster ait le cran et les moyens d’explorer les chemins de traverse. Comme celui sur la place occultée des Noirs au Québec et au Canada. Lui qui a travaillé 10 ans comme guide-interprète pour Parcs Canada –entre autres sur le site où se trouvait la réplique de la Grande-Hermine, à Québec– dénonce cette amnésie dans sa chanson Qc History X1:

Back in the days autour de 1604
Champlain débarque avec à son bord un Black
Mathieu Da Costa dit l’Interprète
Il parlait micmac, français et hollandais
En 1629 arrive Olivier Lejeune
Premier esclave répertorié dans la jeune ville
de Québec
Au moins 10 000 esclaves au Canada
Jusqu’à l’abolition de ce droit en 1833
(…)
Qc History X, ils nous ont effacés du tableau
Mais pourtant, il y avait des hommes d’affaires noirs
On était dans les régiments et d’autres étaient
Coureurs des bois
Il y avait aussi des aubergistes
Et ils veulent nous faire croire que les Noirs
sont ici depuis les années 70.

Mettant à profit ses cours de méthodologie du baccalauréat en histoire, ce vulgarisateur dans l’âme traque les moindres récits pointant l’existence d’esclaves au Canada, mais aussi celle des Amérindiens ou d’immigrants africains au XIXe siècle. C’est pour lui une façon de témoigner que les origines de la société québécoise ne sont pas aussi monochromes que certains idéologues ont voulu le faire croire. Chantre des absents des livres d’histoire, Webster fait feu de tout bois pour élargir son combat contre l’ignorance. Depuis cet été, il offre même ses services de guide pour donner une autre vision du passé du Vieux-Québec. Sa tournée commence à la place D’Youville, question de montrer que le Palais Montcalm porte le nom d’un général français qui avait des esclaves. Ou que Mathieu Léveillé, un esclave des Antilles devenu bourreau en Nouvelle-France pour échapper à sa propre condamnation à mort, résidait dans la redoute du parc de l’Artillerie tout proche.

Qu’il endosse le costume d’historien, de pédagogue ou de rappeur, Webster mène toujours le même combat, celui de battre les préjugés à plate couture, et de porter haut et fort la parole de ceux qu’on ne veut pas entendre. Au fil du temps, sa révolte a pris une forme moins agressive, plus socialement acceptable. La preuve: il a donné plusieurs formations aux policiers du Service de police de la Ville de Montréal pour les sensibiliser à la diversité culturelle. «La vie n’est ni blanche, ni noire, elle se situe dans les zones grises et, sur ce sujet, je possède une expertise que je peux partager, note-t-il. Dans ces rencontres, j’expliquais comment amorcer la discussion avec les jeunes, quelle approche adopter. Ensuite, nous mangions ensemble, ce qui m’a permis de mieux comprendre le point de vue des policiers et, à eux, de dîner pour la première fois avec un rappeur!»

Libres de faire des choix… éclairés
Briseur d’idées reçues, Webster se garde bien d’adopter un ton moralisateur. Choisir sa vie et ses combats, et les assumer: voilà son crédo. Quitte à désarçonner certains élèves de ses ateliers littéraires, habitués à ce que les adultes se désespèrent de leurs échecs. «Je leur dis qu’ils doivent faire des choix éclairés, mais que cela demeure leurs choix et pas les miens, raconte ce pédagogue dans l’âme. Moi, j’ai trop vu de mes amis entrer en prison pour 5 ou 10 ans à la suite des décisions qu’ils avaient prises. Je ne peux pas être plus malheureux qu’eux…»

Retour dans la salle de cinéma, où le public a découvert les clips vidéo des élèves des écoles secondaires La Courvilloise et Samuel-De Champlain, toutes deux situées dans l’arrondissement Beauport. À voir ces adolescents rire et plaisanter avec leur prof de rimes, on constate que le courant passe à merveille. «Webster, c’est un véritable magicien pour les enfants, témoigne Luc Gagné, un enseignant en histoire présent ce soir-là. Il les fait écrire sur leurs émotions, leur vécu, il les met en confiance. Un de mes élèves, très gêné, a réussi à faire de très bons exposés après être passé dans un de ses ateliers.»

Pas très loin, la jeune fille en robe blanche a repris des couleurs après son allocution, et la voilà toute prête à parler de son mentor à Contact: «Le jeudi matin, j’étais heureuse de me lever, car je savais que cette journée-là je pourrais écrire sans me faire avertir par les profs. J’ai tellement changé au cours de cet atelier! Webster m’a donné la force de me dévoiler et de partager mes textes. Moi, j’ai un passé scolaire plutôt « vagabondeur ». Cette activité-là m’a poussée à rester à l’école.»

Les jeunes décrocheurs ne sont pas les seuls à profiter de l’enseignement du rappeur. Plusieurs fois par an, il se rend aux États-Unis pour partager son amour de la langue française avec des étudiants qui la découvrent. Qu’il se retrouve dans une salle de cours de l’Université Harvard, de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) ou d’une école du Bronx, Webster reste lui-même: un homme épris des mots, pourfendeur de l’exclusion sociale ou raciale. «Vieillir m’a permis de faire entendre mon point de vue sur la société, confie le vénérable chanteur de 36 ans, alors que je n’avais pas beaucoup d’écoute comme jeune rappeur de Limoilou…»

Manifestement, le discours du «vieux d’la montagne», pour reprendre le titre de son deuxième album solo, attire. Des partis politiques lui ont déjà fait les yeux doux, les médias le sollicitent régulièrement, tout comme les organismes sociaux qui apprécient ce modèle positif. Et lui, comment voit-il son avenir? «Après mon dernier album, je pensais arrêter, mais j’ai de nouveaux titres en tête. Pas forcément aussi engagés qu’avant, car ma vie reflète déjà mon engagement.» Le trentenaire laisse passer quelques secondes. «En même temps, je replace tout ça dans une perspective cosmique. Sur une Terre vieille de quatre milliards d’années, je ne suis qu’un clin d’œil….»

1 Pour écouter la pièce.

Haut de page
  1. Publié le 15 mars 2017 | Par Nkubi Mesquin

    Bonjour mon rapeur,
    Je suis un jeune de la nationalité congolaise vivant au Brésil, je serai présent au concert qui aura lieu ce lundi 19 à Rio de Janeiro...
  2. Publié le 18 janvier 2017 | Par Gauthier Renald

    C'est mon ami!
  3. Publié le 18 septembre 2016 | Par Pierre Ambroise

    Article très révélateur sur la belle personnalité inspirante de Webster, ce jeune Canadien aux origines québécoises et sénégalaises, dont les vraies racines ont germé et poussé comme un baobab dans le quartier de Limoilou, à travers les préjugés et les injustices et le profilage racial qu'il a vécus avec ses amis du même profil, et grâce à l'éducation reçue de ses parents, est devenu un jeune homme altruiste, avenant, confiant en lui, fidèle en amitié et toujours soucieux de partager ses expériences et sa passion de la langue française, de dénoncer l'exclusion sociale et également l'intolérance raciale encore bien vivante dans certains milieux de la ville de Québec... Sans parler de son engagement pour rétablir la présence des Noirs dans l'histoire du Québec. Un modèle à faire connaître pour montrer à la jeunesse quelles que soient leurs conditions, qu'il leur est toujours possible de s'en sortir. Bravo pour cet article sur Webster!
  4. Publié le 16 septembre 2016 | Par Lucie

    Magnifique texte qui démontre bien l'intégrité de cet artiste. Un gars de valeurs qui sait les partager avec les jeunes!
  5. Publié le 16 septembre 2016 | Par Claude LaForce

    Aly a été un des étudiants les plus tranquilles dans mes cours d'anglais... Toujours l'air de voir plus loin qu'autour de lui... Un bon souvenir... Trente-six ans... Un bout de chemin de fait, et du temps pour faire encore beaucoup de route...
    Salutations à l'élève doué qu'il était, à l'instar de sa soeur Marième...
  6. Publié le 16 septembre 2016 | Par Cheikh

    Quel beau texte; bien écrit et très captivant!
    Bravo à Webster mais aussi et surtout à la journaliste. Cela nous change de la lecture de certains plumitifs qui nous inondent de leurs écrits à longueur de médias.

Note : Les commentaires doivent être apportés dans le respect d'autrui et rester en lien avec le sujet traité. Les administrateurs du site de Contact agissent comme modérateurs et la publication des commentaires reste à leur discrétion.

commentez ce billet

M’aviser par courriel des autres commentaires sur ce billet