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Automne 2013

La famille, version recomposée

Retricoter une famille avec un conjoint qui n’est pas le parent des enfants: tout un contrat!

Pour parvenir à établir un lien avec l'enfant de l'autre, le beau-parent doit s'investir sans trop avoir d'attentes, tout en se faisant respecter.

Papa, maman, fiston et fillette vivant sous le même toit, une illusion? Chose certaine, la cellule familiale change: les adultes ont de moins en moins de rejetons, et les enfants ont de plus en plus de parents! En 2011, 10% des jeunes Québécois vivaient en familles recomposées, c’est-à-dire avec un de leurs parents et son nouveau conjoint. Cette proportion augmente à chaque recensement, car même s’ils se séparent plus que jamais, les Québécois aiment être en ménage.

Le divorce ou la séparation ne marquent donc pas la fin des relations familiales, mais le début d’une réorganisation qui donne naissance à de nouveaux portraits de famille. Le modèle de référence du ménage biparental intact est encore la norme, mais pour combien de temps? Comment cette réalité affecte-t-elle les petits Québécois? C’est ce que suit de près Marie-Christine Saint-Jacques, professeure à l’École de service social.

Autour de nous, la famille recomposée peut sembler plus populaire que ne le montrent les statistiques. Comment expliquez-vous cette situation?
Quand on parle avec notre entourage, on a effective­ment l’impression que la majorité des enfants ne vivent plus avec leurs deux parents. Surtout que, selon les statistiques, un couple sur deux se sépare. Mais parmi ces couples séparés, environ la moitié n’ont pas d’enfants. C’est là que se cache la nuance! Pour dresser un bon portait de la famille québécoise, il faut plutôt regarder où vivent les enfants. Selon les chiffres publiés en 2011 par l’Institut de la statistique du Québec, 64% des enfants de 0 à 24 ans habitent sous le même toit que leurs deux parents. C’est plus que la majorité, mais ce pourcentage ne cesse de diminuer: dans ce même groupe d’âge, en 1987, ils étaient 80% à vivre au sein d’une famille biparentale intacte.

On peut s’étonner également que seulement 10% des enfants vivent en famille recomposée puisque le tiers des enfants âgés de 0 à 13 ans accueillent au moins une nouvelle figure parentale dans leur vie, deux ans après la séparation de leurs parents; une proportion qui monte à 87% après 10 ans. La faible proportion d’enfants vivant en familles recomposées s’explique en partie par la grande fragilité des deuxièmes unions qui se font et se défont, faisant alterner le modèle –et les statistiques– entre famille monoparentale et famille recomposée.

::Marie-Christine Saint-Jacques

Marie-Christine Saint-Jacques

Qu’est-ce qui rend les familles recomposées plus fragiles à la séparation?
Ces nouvelles cellules familiales font face à des défis importants, notamment celui de réunir sous le même toit des individus issus de milieux différents avec le spectre des ruptures de relations précédentes. Souvent, l’engagement se fait trop rapidement. Il y a un choc des cultures qui rend le nouveau couple très fragile. Et plus il y a de monde impliqué, plus c’est compliqué! Une fois sur deux, la seconde union ne durera pas.

Former une famille recomposée est un projet qui demande beaucoup de réflexion. Il faut beaucoup parler. Les individus doivent aussi se donner du temps pour développer des relations familiales harmonieuses, ce qui peut prendre entre 4 et 7 ans!

Quels sont les autres défis propres à la famille recomposée?
Pour le nouveau couple, famille recomposée est synonyme de vie conjugale en accéléré. La lune de miel est très brève et perturbée rapidement par les préoccupations terre à terre de la routine avec les enfants. Les nouveaux conjoints endossent leur rôle parental en ayant peu de vécu conjugal commun, contrairement aux parents d’une famille intacte.

Les défis sont nombreux. D’une part, le parent biologique connaît beaucoup plus ses enfants que le nouveau conjoint, ce qui cause un déséquilibre dans les relations. Ainsi, en situation de conflit, le beau-parent peut être mis à l’écart alors que le parent aura tendance à se liguer avec ses enfants. D’autre part, le parent se trouve souvent «pris en sandwich», émotivement, entre ses enfants et son nouveau conjoint qui, par exemple, n’approuve pas les façons de faire de la famille d’origine.

Pour les enfants, la recomposition vient officialiser une séparation définitive qui anéantit leur rêve de voir leurs parents se réconcilier. C’est une autre transition familiale, après la rupture, qui exige une adaptation de leur part. Pas étonnant qu’ils ne voient pas toujours d’un bon œil l’arrivée d’un autre adulte dans leur vie! Surtout que la première famille reste toujours vivante pour les enfants. Les nouveaux conjoints ne doivent pas croire que l’amour qu’ils ressentent mutuellement se transposera spontanément à leur progéniture. Il faut laisser le temps à chacun de trouver et de prendre sa place.

Le beau-parent semble occuper une position difficile. Quel devrait être son rôle?
Le beau-parent devient souvent une figure parentale supplémentaire. Son plus grand défi consiste à établir un lien avec les enfants de l’autre. Selon des études récentes, enfants et parents ne définissent pas ce lien de la même façon. Pour plusieurs adultes, le beau-parent devrait assumer un rôle parental actif et partager les responsabilités concernant les enfants. Mais selon les enfants, il devrait plutôt endosser un rôle d’allié et, surtout, ne pas exercer la même fonction que le parent.

Je considère que le beau-parent doit apprendre à s’investir, sans avoir trop d’attentes, tout en se faisant respecter. Il doit s’intéresser au jeune, tel un adulte bienveillant, un conseiller, un soutien. Dans tous les cas, il doit être celui qui s’adapte, car la nécessité de construire une relation n’est pas née du désir de l’enfant, mais des choix sentimentaux de sa mère ou de son père. De plus, le beau-parent ne doit pas perdre de vue que les parents occuperont toujours une place centrale dans la vie de leur enfant. Dans le flot des transitions qui marquent la vie des enfants de familles séparées, les parents sont un point d’équilibre et de stabilité alors que le beau-parent reste un ancrage additionnel.

Heureusement, les éléments gagnants pour développer une bonne relation avec les enfants de son conjoint sont mieux connus aujourd’hui grâce aux enquêtes récentes sur les familles recomposées. Par exemple, on encourage les beaux-parents à faire des choses agréables avec les enfants, comme des loisirs. La discipline et l’autorité ne sont pas une bonne base.

Comment se portent les enfants en famille recomposée?
En majorité, ils vont bien. Près de 80% des jeunes de 10 à 17 ans interrogés dans l’une de mes enquêtes affirment ne pas avoir de sérieux problèmes et être satisfaits de leurs relations familiales. Les enfants ont une bonne capacité d’adaptation, qu’ils mettent à profit s’ils sont bien accompagnés. Mais certaines transitions dépassent leur faculté de s’adapter.

Ainsi, les conflits familiaux et les réorganisations familiales nombreuses amènent parfois les jeunes à changer de comportement et à éprouver des problèmes d’adaptation. Les enfants de familles séparées sont deux fois plus à risque de développer ces problèmes jusqu’à atteindre un niveau clinique – du côté du comportement comme sur les plans scolaire et émotif – et ceux de familles recomposées le sont trois fois plus. Mais ce sont les dynamiques et les interactions qui causent les difficultés, et non le fait de vivre une séparation ou une recomposition.

Un ménage recomposé, c’est un environnement familial qui répond aux mêmes besoins que la famille biparentale intacte, soit d’assurer le bien-être des enfants. Il y a donc un préalable absolu à garder en tête pour les parents: la recomposition doit convenir et être bénéfique aux jeunes, autant matériellement qu’affectivement. Il importe que les enfants conservent le lien avec leurs deux parents et qu’ils ne soient pas mis de côté par le nouveau couple qui vit sa lune de miel. De plus, il est préférable de maintenir au maximum leurs habitudes avec leurs parents respectifs et, surtout, de ne pas créer de compétition entre parents et beaux-parents.

Comment aider les Québécois à réussir leur famille recomposée?
Plusieurs jeunes Québécois vont connaître plus d’une réorganisation familiale. Il est donc fondamental de mieux comprendre ces réalités. Depuis 2011, le programme d’Alliances de recherche universités-communautés (ARUC) développe un partenariat sur le thème de la séparation parentale et de la recomposition familiale. Je codirige cette équipe de 18 chercheurs et 15 organisations qui offrent des services aux familles, font valoir leurs droits, élaborent et planifient des législations, des politiques et des services. Nous voulons aussi comprendre comment la séparation et la recomposition transforment les relations familiales et voir à quels besoins la société ne répond pas pour le moment.

Nous voulons rendre toute cette information accessible au public, notamment par l’entremise de notre site Web. Nous travaillons également avec la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec.

Je pense aussi qu’il faut que le gouvernement s’attarde à la fiscalité des familles recomposées, actuellement basée sur le fonctionnement des familles intactes ou monoparentales. Le rapport d’impôt, en particulier, ne reflète pas l’organisation financière des familles recomposées.

Quel est l’avenir des familles québécoises?
La tendance des 30 dernières années va perdurer. On va continuer d’assister à la grande instabilité des relations conjugales, attribuable notamment à l’augmentation des unions libres, plus fragiles aux ruptures. La photo de famille traditionnelle va faire plus rapidement place à la photo de famille recomposée, car les gens se séparent plus tôt. Comme les enfants sont plus jeunes lors de la rupture, ils auront sans doute à s’adapter à plusieurs recompositions familiales. Heureusement, les couples et les familles qui se séparent se retrouvent moins seuls et sont mieux préparés qu’avant à vivre une rupture, car la diversité des familles est de plus en plus reconnue et soutenue socialement.

S’il faut retenir une chose, je dirais ceci: peu importe le modèle familial, dans une coparentalité harmonieuse, tout est possible.

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Lisez les témoignages de trois diplômés sur la famille après le divorce aux États-Unis et en France, de même qu’au Québec lorsqu’un des parents souhaite s’expatrier.

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