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Photo de André Desrochers

Des espèces branchées sur le respirateur

Je reviens tout juste d’une visite à Tokyo, où je présentais mes dernières recherches scientifiques au 26e Congrès ornithologique international. Bien sûr, j’ai profité de mon séjour pour satisfaire ma passion, l’observation des oiseaux.

Un kétoupa en réhabilitation. Photo Josie GalbraithCela m’a mené sur l’île d’Hokkaido, au nord du pays, où se trouvent des oiseaux fascinants, dont le kétoupa de Blakiston, que j’ai eu la chance d’observer. Ce hibou aux allures parfois grandioses, parfois bouffonnes (voir la photo ci-contre) est l’archétype de l’espèce sauvage branchée sur le respirateur. Une autre conservation-dependent species, pour emprunter le terme anglais.

Photo Josie Galbraith. Un kétoupa en                                   réadaptation

Le kétoupa de Blakiston se retrouve en Mandchourie, au Kamtchatka et sur l’île d’Hokkaido. Il a des allures de grand-duc sur les stéroïdes. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) estime qu’il n’en reste que quelques centaines, au mieux quelques milliers. Cet oiseau a tout pour faire saliver les ornithologues; il est beau, grand, rare, en déclin et vit dans des contrées lointaines aux noms remarquables. En plus d’être un hibou –toujours un plus pour les ornithologues– c’est le plus grand de tous, et il est piscivore! Il fréquente donc les abords des rivières et des ruisseaux, en quête de poissons. Cette espèce étant fortement encadrée, surtout au Japon, il est assez aisé de l’observer. Le kétoupa a tout ce qu’il faut pour raviver les nombreux questionnements devant le sort réservé aux espèces menacées.

Crise du logement
On parle ici d’une espèce dont la presque totalité des couples au Japon habitent dans de gigantesques nichoirs installés juste pour eux dans des forêts dont les arbres sont rendus trop petits pour leur offrir des cavités suffisamment volumineuses.  Le principal coupable serait le déboisement systématique au dernier siècle, à des fins agricoles. On garde les derniers refuges de l’espèce dans le plus grand secret, afin d’éviter le harcèlement de ces oiseaux timides. De plus, tous les ponts des régions occupées à Hokkaido sont décorés de structures à fanions afin d’éviter qu’ils entrent en collision avec les automobiles lorsqu’ils passent par-dessus les ponts en quête de nourriture le long des cours d’eau. Les lignes électriques sont elles aussi garnies de dispositifs «pro-kétoupas», des perchoirs sur tous les poteaux afin d’éviter les électrocutions. On repassera donc pour l’efficacité du secret sur les refuges de l’espèce…

VoliereKetoupa

Malgré toutes ces mesures aussi extravagantes que dispendieuses, plusieurs animaux se blessent ou meurent. À Hokkaido, on accueille de nombreux survivants dans un centre de réadaptation qui n’a rien à envier à certains de nos hôpitaux avec ses scanneurs, ses dispositifs de transfusion sanguine, ses immenses volières pour la réadaptation pour le vol et tout le tralala.

Photo Erik Matthysen. Mégavoilière à kétoupa

Le kétoupa n’est pas le seul dans cette catégorie de dépendance à la conservation. En 2006, l’UICN comptait 148 animaux et 254 végétaux dépendants (incluant les sous-espèces et les populations). Pensons entre autres aux grands mammifères prédateurs de l’Afrique, dont la plupart n’iraient pas bien loin sans des mesures de conservation draconiennes, du genre fécondations in vitro comme c’est le cas pour certaines populations de guépards.

On pourrait penser que dans la plupart de ces cas, notamment au Québec, le maintien d’espaces naturels protégés suffirait pour les espèces sur la corde raide. C’est sans doute vrai, mais un nombre croissant d’espèces comme le kétoupa exige qu’on aille plus loin. Moins exotique, la paruline de Kirtland en est un bel exemple. Ce petit oiseau niche juste dans le nord-est du Michigan et passe l’hiver aux Bahamas. Il doit actuellement son existence à un aménagement du territoire pour le moins agressif: on brûle ou on récolte des arbres à répétition pour lui procurer les jeunes pins dont elle a besoin. Comme cela ne suffit pas, il faut en plus maintenir des programmes d’éradication du vacher à tête brune, oiseau noir qui a la fâcheuse habitude de pondre ses œufs dans les nids de la précieuse paruline, ce qui réduit significativement la reproduction de cette dernière.

Point de rupture
Et que dire du condor de Californie, dont la facture du «respirateur» est d’environ 5 M$ par an? Un véritable gouffre pour les minces budgets de conservation de la faune nécessaires au maintien des programmes de reproduction en captivité. C’est bien peu, direz-vous, par rapport à bien d’autres dépenses étatiques. D’accord, mais on doit se demander si on pourra étirer cette facture à de nombreuses autres espèces tout aussi dans le besoin, et dont la liste s’allonge à peu près aussi vite que la dette des gouvernements qui sont sollicités.

Pas surprenant donc que ces opérations de sauvegarde à grands frais ne fassent pas l’unanimité. Elles attirent de manière prévisible les sarcasmes, voire la colère, de ceux qui n’ont rien à cirer de la biodiversité et dont la vision du progrès se limite souvent à réduire l’emprise de l’État sur nos vies. Mais ces mesures de conservation extravagantes attirent aussi les foudres de nombreux conservationnistes. Partant de la prémisse que les fonds pour la conservation des espèces ne seront jamais abondants, les sceptiques, dont je fais partie, se demandent s’il ne faudrait pas repenser leur répartition pour la conservation des espèces. Par exemple, en adoptant une logique similaire au triage des patients selon l’urgence de leur situation et, surtout, selon notre capacité de résoudre cette situation à court terme1.

Que faire?
Bien sûr, personne n’osera sonner le glas d’une espèce, du moins pas de manière explicite. Mais implicitement, on l’a souvent fait en regardant ailleurs pendant que le drame se déroulait. Contrairement à de nombreux environnementalistes, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un problème de sensibilisation. Il faudrait vivre sur une autre planète pour ne pas être conscient que de nombreuses espèces ont besoin de notre aide, sans quoi elles disparaîtront à plus ou moins brève échéance. Je lève mon chapeau à la sensibilisation pour nous avoir amenés à ce niveau de conscience collective.

Mais je crois que cette approche a atteint ses limites, car au final, la plupart des gens se balancent complètement des kétoupas et des kakapos et, hélas! ils en ont le droit. Si la sensibilisation avait vraiment les vertus qu’on lui prête encore, les gestes suivraient les nombreux discours, on aurait accès à des sommes des dizaines, voire des centaines, de fois plus élevées pour procurer des soins aux espèces en péril, Elizabeth May du Parti vert du Canada serait au pouvoir et l’industrie de la faune branchée sur le respirateur serait en plein essor, du moins le temps que les problèmes soient réglés à la base.

En bon démocrate, je ne considère pas le totalitarisme écologique comme une option. Je préfère contribuer volontairement à la cause des espèces menacées –cela me fait du bien– et je souhaite simplement que la quête de bonnes habitudes de vie par des gens qui ne mettent pas les kétoupas au centre de leurs priorités suffise un jour à maintenir un environnement de qualité où la vaste majorité des espèces pourront vivre… débranchées.

1 Pour en savoir plus long sur le triage, consultez un de mes anciens billets.

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  1. Publié le 9 septembre 2014 | Par André Desrochers

    @ Sébastien,
    En effet, l'application du filtre brut m'apparaît plus «payante» à long terme. Je demeure convaincu que l'achat ou la protection véritable de terres sensibles, par exemple des milieux humides, pour la conservation est prioritaire. Mais je demeure ambivalent devant certains cas d'espèces emblématiques avec lesquelles on ne devrait pas prendre de chance, à court terme. Sauver le condor est coûteux certes, voire l'antithèse du «durable», mais en même temps ce genre d'exercice est mobilisateur, car il donne de l'espoir. Pour la prise de conscience chez les scientifiques, j'ai participé il y a quelques années à un symposium sur les espèces conservation-dependent, et les chercheurs étaient bien conscients qu'il faut sortir au plus vite ces espèces du cercle vicieux de la dépendance à la conservation.
  2. Publié le 9 septembre 2014 | Par Sébastien

    Bonjour André,

    Merci pour ce billet très exotique!

    J'aurai aimé savoir si la conservation de cette espèce sous respirateur est accompagnée de politique de rétablissement de son milieu naturel. Il apparaît dans la littérature, et transparaît petit à petit dans l'aménagement et la conservation, que ce genre de pratiques dites de «filtre fin» ne sert à rien sans considérer des pratiques à plus grande échelle de type «filtre brut» (selon Hunter Jr, 1990, je crois). Si je comprends bien, la conservation des espèces, bien que nécessaire, est vouée à l'échec si l'on ne conserve ou ne rétablit pas les structures et processus qui permettent aux organismes de vivre et de se reproduire.
    En fait, il me semble que plutôt de mettre l'accent sur les espèces, on devrait plutôt conserver leurs écosystèmes, comme protéger le fleuve Saint-Laurent plutôt que les bélugas. La perte des espèces n'est que le signal d'alarme: j'ai lu récemment l'analogie avec le canari dans les mines, que je trouve assez bonne!

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