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L’île de Pâques: écosuicide et autres analogies douteuses

Après avoir discuté de l’île d’Orléans dans mon dernier billet, je vous emmène, cette semaine, sur une île un tantinet plus lointaine: l’île de Pâques. Je suis tombé par hasard sur un livre de Terry Hunt et Carl Lipo, The Statues that Walked: Unraveling the Mystery of Easter Island1, qui a secoué mes convictions à propos de cette île et de sa triste histoire. Le livre date de 2011, mais il n’est jamais trop tard pour démolir un mythe!

paques

Durant les années 1990 et avant, je croyais, comme presque tous les écologistes, que le sort de l’île de Pâques était la fable écologiste par excellence. Imaginez un éden de beauté naturelle, fragile et isolé par surcroît. Arrivent au Moyen Âge2 des Polynésiens insensibles à la fragilité de notre planète bleue qui abattent les arbres jusqu’au dernier. Mordant donc la main qui les nourrit, acte écosuicidaire suprême, ils laissent derrière eux un désert aux antipodes de la biodiversité.

La thèse de l’écosuicide par le Polynésien idiot n’est pas récente. Elle remonte à l’explorateur Lapérouse (1786) qui l’avança immédiatement, dit-on, en arrivant sur l’île. Elle précède donc de loin les premiers balbutiements de l’autoflagellation occidentale et écologiste, mais elle alimente bien ce réflexe contemporain. La thèse de l’écosuicide a atteint un sommet avec la publication, en 2005, du fort intéressant Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed de Jared Diamond3. Diamond est un polymathe dont la crédibilité en écologie est à des lieues de celles d’écoactivistes de salon tels que Bill McKibben, David Suzuki et d’autres plus près de chez nous que je m’abstiendrai de nommer. Le gars a fait du terrain, beaucoup de terrain, et a publié abondamment dans la littérature scientifique et populaire. Bref, dans Collapse, Diamond nous offre des récits de civilisations truffés de références scientifiques. Dans le cas de l’île de Pâques, il tisse des liens surprenants et originaux pour défendre l’écofable du lieu. Sauf qu’il aurait tort, selon un nombre croissant d’archéologues.

C’est plus compliqué que cela

Dès la sortie de son livre, Diamond avait été accusé de prendre un raccourci en réduisant l’histoire de l’île de Pâques à un simple massacre forestier motivé par un cocktail composé de surconsommation, de superstition et de guerres de clochers. J’avais été témoin d’une telle critique à l’antenne de la radio de Radio-Canada, au temps où cette institution, à mon humble avis, ne baignait pas autant dans la complaisance. Baignant moi-même dans le Kool-Aid misanthrope à l’époque, j’étais furieux que la Société Radio-Canada diffuse une critique de mon idole, au point où je m’étais plaint par écrit (sans réponse, par ailleurs).

Alors, c’est quoi le problème avec la thèse de l’écosuicide? En bref, selon les auteurs du livre The Statues that Walked, la déforestation de cette île serait attribuable aux rats (Rattus exulans) plutôt qu’à un abattage délibéré par les premiers colonisateurs polynésiens. Les rats introduits auraient pris d’assaut les graines des arbres, tout simplement, empêchant ainsi leur régénération, comme cela se serait produit sur d’autres îles du Pacifique. La thèse opposée, plus ancienne, accuse plutôt la guerre de clochers qui devait mener à l’érection des fameuses statues, celles-ci requérant l’abattage industriel d’arbres pour être déplacées des carrières vers leurs lieux d’édification.

Toujours selon Hunt et Lipo, la seconde vague humaine, européenne celle-là4, aurait achevé les Polynésiens qui, jusqu’à ce moment, se seraient fort bien tirés d’affaire malgré les dommages à l’environnement causés par ces rats qu’ils avaient, volontairement ou non, emmenés avec eux. Sans tomber dans le romantisme du «bon sauvage» de Jean-Jacques Rousseau, les auteurs dressent tout de même un portrait beaucoup plus nuancé que celui de la destruction systématique d’un éden par une meute de Polynésiens au cerveau gros comme une noix.

Vous direz, ce désastre est toujours bien à cause des humains tout de même; rien de nouveau! Oui, en effet, c’est clair que si on avait laissé cette île tranquille, elle serait probablement encore couverte d’une forêt luxuriante et pas de ces têtes de pierre fixant son vide écosystémique. Sur l’assaut humain donc, tout le monde s’entend. Mais je trouve fort instructif le fait, qu’encore une fois, une théorie en apparence toute simple et faisant consensus soit fondamentalement remise en question par de nouvelles données: le choc entre la science définie comme establishment et la science mue par le doute et l’initiative de quelques chercheurs sortant des sentiers battus.

Fable et propagande

Bien sûr, les tenants de la thèse écosuicidaire ont réagi à cet assaut (entre autres sur le blogue de Mark Lynas, auteur, journaliste et activiste environnemental). Au-delà des débats entre chercheurs sur la question (techniques de datation au carbone, mesures de consommation de graines par les rats, etc.), on se questionne sur la crédibilité de la thèse de Hunt et Lipo en citant des études contradictoires. Le débat sur le déclin de l’île de Pâques reste ouvert, donc, et je ne me précipiterais pas sur une thèse plutôt qu’une autre.

Ce qui est le plus intéressant, à mon avis, c’est que le «vrai» débat chez les personnes intéressées (voir les commentaires dans le blogue de M. Lynas) a rapidement glissé sur un débat plus large consistant à se demander si l’île de Pâques est une analogie fidèle de ce qui pourrait arriver à une autre «île», la planète Terre.

Pour les écomisanthropes qui voient l’humain comme un cancer à abattre, il est tentant de présenter l’île de Pâques comme un microcosme analogue à notre planète bleue, une parabole du destin de l’humanité (et du capitalisme sauvage, ajouteraient de nombreux commentateurs). Je n’ai rien contre les analogies, les utilisant continuellement, mais dans ce cas-ci, je la trouve boiteuse, car un peu comme la «loi des grands nombres», les propriétés d’un vaste écosystème comme la Terre ne sont pas juste quantitativement différentes de celles d’une île perdue dans le Pacifique: elles sont différentes aussi dans leur qualité. Par exemple, le hasard, ou la stochasticité pour les snobs, peut complètement déstabiliser de petites entités écologiques, mais il ne pourrait le faire aussi facilement pour de grandes entités comme la planète entière, sur laquelle des millions d’espèces interagissent. Je pourrais en rajouter, mais vous saisissez probablement l’idée.

Que la thèse de l’écosuicide à l’île de Pâques soit vraie ou pas, on convient que l’histoire de cette île est triste à mourir. Mais on doit espérer qu’un jour, pas si lointain, on pourra restaurer, du moins en partie, ses écosystèmes. Cet espoir est fondé sur notre savoir-faire en restauration des écosystèmes et en éradication des espèces envahissantes, grâce auquel nous sommes en train de mettre un terme à la saignée de biodiversité vécue dans la Pacifique depuis quelques siècles. Par ailleurs, les auteurs du livre terminent sur une note encourageante: l’île de Pâques est de nos jours relativement prospère, en restauration écologique et abrite une industrie écotouristique croissante.

1 Hunt, T. et Lipo, C. (2011). The Statues that Walked: Unraveling the Mystery of Easter Island. Simon & Schuster, disponible en version Kindle.

2 La date consensuelle d’arrivée fut autour de 400 après J.-C., puis 700 après J.-C., elle est maintenant 1200. Comme quoi le consensus scientifique est une notion à géométrie variable.

3 Diamond, J. (2005). Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed. Cambridge University Press. Je vous suggère aussi son Guns, Germs and Steel, un brillant ouvrage.

4 Arrivée pour la 1re fois à Pâques, en 1722. Là où tous s’entendent, c’est que les arrivants européens se seraient servi des Polynésiens pour la traite d’esclaves, auraient décimé une autre partie de la population par l’apport de maladies et auraient complété le boulot en introduisant des chèvres, véritables tondeuses sans scrupule écologique

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