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Photo de André Desrochers

Une sixième grande extinction?

L’extinction des espèces n’est pas un phénomène nouveau. Plus de 99% des animaux et des végétaux qui ont existé sur Terre ont disparu. Tout de même, un des thèmes favoris  des adeptes de la conservation de la biodiversité est la «6e grande extinction». On nous annonce que la biodiversité est en pleine débâcle à cause des humains. Est-ce une autre légende alarmiste ou une réalité?

Tourte voyageuse, espèce disparue au 19e siècle. Illustration Louis Agassiz Fuertes.

Tourte voyageuse, espèce disparue au 19e siècle. Illustration Louis Agassiz Fuertes.

Les 5 autres, et celle-ci
Notre planète bleue en a vu d’autres.  À au moins 5 reprises, la majorité des espèces sur Terre a disparu en l’espace d’un clin d’œil géologique, à cause d’un impact (astéroïde, comète) ou d’un événement tectonique majeur1. Heureusement, toute crise offre son lot d’occasions, et après chaque extinction massive,  la biodiversité a rebondi avec une vigueur accrue, de sorte qu’après 5 bonnes gifles cosmiques, on se retrouve tout de même avec un beau 9 millions d’espèces.

La Terre nous a laissé tranquille ces derniers siècles, mais près d’un millier d’espèces sont tout de même classées «disparues» depuis 1500. Probablement une mince fraction du nombre véritable. Depuis la dernière glaciation, l’Amérique du Nord a connu la disparition de plusieurs espèces mythiques: mammouths, tigres à dents de sabre, etc. Ces extinctions ont probablement quelque chose à voir avec l’arrivée des Premières Nations dans ce continent, vous savez, celles qui Vivent en Harmonie avec la Nature. Mais les débats persistent quant aux causes réelles de cette hécatombe. Chose certaine, l’arrivée d’humains –eux aussi sans doute en Harmonie avec la Nature– dans de nombreuses îles du Pacifique et de l’océan Indien, a été destructrice, entraînant la perte de nombreuses espèces qui, comme le tigre à dents de sabre, auraient été des plus charismatiques si elles avaient survécu jusqu’à présent.

Nous avons perdu l’innocence environnementale des peuples d’autrefois, mais le fait que nous soyons civilisés n’empêche pas le recul de nombreux écosystèmes. Notre atteinte à la biodiversité a la subtilité de la mort à petit feu, lente mais terriblement efficace (le Death by a thousand cuts des anglais). Nous rétrécissons la superficie de milliers d’écosystèmes naturels comme autant de peaux de chagrin, réduisant du coup les populations de nombreuses espèces à un point de non-retour.

Une loi centrale en écologie
Depuis les travaux centenaires du suédois Arrhenius (aussi père de la théorie de l’effet de serre), on sait que le déclin du nombre d’espèces se précipite quand la superficie de leur milieu s’amenuise2. En se basant sur cette relation, on estime que c’est 140 000 espèces qu’on perdrait annuellement.  Il y a bien sûr une énorme incertitude quant à ce chiffre, la relation superficie-diversité étant dépendante du type d’organisme considéré, de l’échelle spatiale, etc.3. Néanmoins, on parle de pertes importantes, comparativement au taux historique moyen d’extinction d’espèces, grosso modo une à dix espèces perdues par année. Ce désolant constat semble faire consensus chez les défenseurs de la biodiversité. Je partage leurs préoccupations, même si vous savez ce que je pense des consensus entre scientifiques, surtout quand cette unanimité sent l’agenda politique à plein nez…

Comment prouver une disparition?
Il y a un problème important cependant avec les statistiques de disparition d’espèces: il est très difficile d’observer ce phénomène. On ne peut pas prouver l’inexistence de quelque chose, comme enseigne le dicton populaire4. Il est donc naturel que de nombreuses personnes demeurent sceptiques devant tous ces chercheurs-environnementalistes qui crient au loup encore une fois, en parlant de 6e grande extinction. Certaines disparitions ne pourraient pas passer inaperçues, pensons à la tourte, au grand pingouin ou à la baleine grise de l’Atlantique. Mais dans la grande majorité des cas, le drame se produit à l’insu de tous. Un moucherolle rare d’Amazonie, un minuscule poisson du lac Victoria, un ver plat des Philippines ou un protozoaire quelconque dans une rivière australienne. Résultat: même si on était en pleine crise d’extinction, on ne pourrait cataloguer que la pointe de l’iceberg.

La cour est pleine
Pour sonner l’alarme, les chercheurs qui ont la biodiversité à cœur ont recours à une autre tactique pour se faire entendre, celle de «hausser» le statut des espèces à un niveau de préoccupation plus critique. Dans l’industrie qu’est devenue la gestion des espèces en péril, il existe une nomenclature pas très festive des statuts: «vulnérable», «menacée», «en péril», «susceptible d’être désignée menacée ou vulnérable», etc., selon le nombre de pas requis avant de tomber dans le précipice. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), autorité en la matière, se sert de ces statuts pour sonner l’alarme un peu plus fort à chaque nouvelle mise à jour de sa liste mondiale d’espèces menacées, la «liste rouge». Tiens, cela vous rappelle-t-il une autre organisation5?

En l’absence de démarches sérieuses de protection, ce qui ressemble assez bien à la réalité, on peut imaginer un passage linéaire des espèces allant d’une situation correcte à une situation de plus en plus précaire, pour finalement se rendre à l’extinction. Mais ce n’est pas ce qui se passe avec la liste rouge de l’UICN. Elle ressemble plutôt à un autobus en début de parcours: on remplit à l’avant (ajout d’espèces), «on avance par en arrière» (hausse du statut de préoccupation), mais presque personne ne sort (peu d’extinctions). Par exemple, en 2012, la liste rouge de l’UICN présentait 2000 nouveaux arrivants, mais juste 4 nouvelles espèces déclarées disparues, et 2 «résurrections» (espèces qu’on croyait erronément disparues). Est-ce que cette accumulation relative d’espèces dans l’antichambre est le résultat du succès à les sauver de l’extinction? Certainement pas, vu les ressources très modestes investies et la faible volonté politique. Cette accumulation est sans doute le résultat de notre plus grande capacité à déceler des problèmes. Peut-être aussi d’un alarmisme croissant des personnes qui listent ces espèces?

Compte tenu de la réalité et de l’ampleur de la perte et de la fragmentation de nombreux écosystèmes naturels, la préoccupation actuelle devant le sort de milliers d’espèces est fondée. Je peux comprendre l’empressement de l’UICN et d’autres organisations comme le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) de lister des espèces dont la situation semble préoccupante. Mais j’espère que ces organisations économiseront leurs cartouches et ne souffriront pas du même fléau qui entache d’autres groupes de pression comme le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), celui de crier au loup en annonçant encore une fois l’apocalypse.

1 On compte 5 grandes extinctions: celle de l’Ordovicien-Silurien (-440 millions d’années (Ma)) qui a surtout touché la vie marine (la vie terrestre était rare à ce moment); celle du Dévonien (-365 Ma) où 70% des espèces se sont éteintes sur 3 Ma; celle du Permien (-250 Ma), qui fut la pire avec la disparition de 95% des espèces marines et de 70% des espèces terrestres; celle du Trias-Jurassique (-200 Ma) où 75% des espèces marines et 35% des familles d’animaux ont disparu; et celle du Crétacé (-65 Ma) avec l’extinction de 50% des espèces, incluant les dinosaures. Ouch!

2 La relation est Diversité = C x (superficie)Z , où C et Z sont des constantes.

3 Drakare, S., J. J. Lennon, and H. Hillebrand. 2006. «The imprint of the geographical, evolutionary and ecological context on species–area relationships.» Ecology Letters 9:215-227.

4 À ce propos, je vous invite à découvrir l’analogie de la théière céleste de Bertrand Russell sur Wikipedia. J’adore!

5 Roulement de tambour: le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) et ses rapports récurrents.

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