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Photo de André Desrochers

Surmonter la peur du nucléaire

La prospérité humaine dépend de l’énergie. De beaucoup d’énergie. Aujourd’hui, cette énergie provient à plus de 80% des combustibles fossiles, pointés du doigt comme cause majeure de nos troubles environnementaux. Si on accepte la thèse du réchauffement climatique provoqué par les émissions de gaz à effet de serre (GES) de même que les prévisions troublantes qui en découlent, il semble logique de développer mondialement des sources d’énergie autres qui libéreraient peu ou pas de GES.

nucleaire

En revanche, si on veut réellement réduire de plus de 80% les émissions de GES sans porter atteinte à la prospérité des humains, il faut trouver des sources d’énergie concentrées, fiables et utilisables à grande échelle. Celles-ci devront satisfaire la «capacité de base» (base load) en tout temps. Sauf pour les régions qui, comme le Québec, peuvent compter sur un fort potentiel hydroélectrique, cette énergie sera nucléaire, à moins d’une révolution qu’on attend toujours dans les énergies renouvelables, lesquelles sont actuellement 7 fois plus subventionnées que le nucléaire aux États-Unis.

La population, environnementalistes en tête, demeure réfractaire à l’idée du nucléaire. Les images des champignons émanant des explosions, celles des horribles tours de refroidissement et des barils de déchets radioactifs ou encore ces grenouilles à 3 têtes et autres chimères sont difficiles à effacer de nos imaginaires. 

Bien sûr, on peut comprendre les craintes que suscite cette énergie rebelle.  Mais l’opposition systématique au nucléaire de la part de nombreuses personnes qui, du même coup, craignent que nos émissions de GES mènent à la catastrophe, est tout de même étonnante. Ces dernières pensent-elles vraiment que le solaire, l’éolien et d’autres énergies à faible densité, intermittentes et gourmandes en écosystèmes naturels, suffiront à compenser? À mon sens, à partir du moment où on redoute l’imminence de désastres climatiques en raison des émissions de GES, s’en remettre aux seules «énergies douces» comme piste de solution revient à se munir d’un arrosoir au lieu d’un boyau d’arrosage lorsqu’un incendie se déclare.

Des générations
Comme nous le rappelle l’auteur américain Steven Kotler, les choses ont bien changé depuis le temps où Marie Curie s’infligeait avec insouciance des doses mortelles de radiation pour étudier son élément chouchou, le radium. Six ans après la première explosion atomique, on arrivait à manipuler cette impétueuse bête de manière sécuritaire pour en faire de l’électricité. Si bien qu’à l’heure actuelle, 11% de l’électricité produite sur la planète provient de centrales nucléaires, malgré la tiédeur de la classe politique envers cette filière.

Les réacteurs nucléaires en service dans le monde, la plupart de 2e génération, ne transforment en moyenne que 5% de l’uranium avec lesquels on les alimente. Ces matières transformées ont généralement une demi-vie radioactive de 300 ans environ, mais une fraction d’entre elles, représentant 1% du combustible original, a une demi-vie de plusieurs milliers d’années et peut en partie être utilisée pour faire des bombes. Il va sans dire que si on ne leur trouve pas d’utilité, ces matières devront être enfouies très loin. Heureusement, elles ne représentent, pour chaque centrale, qu’environ 0,2 mètre cube par année.

Outre les images évoquées plus haut, le nucléaire fait peur quand on pense aux possibilités de sabotage ou de vol de matériel par des terroristes. Pour relativiser ces appréhensions, je me permets ici une analogie entre l’énergie nucléaire et le transport aérien: la sécurité appliquée à ces 2 domaines est exemplaire, sauf que les rares accidents, quand ils surviennent, sont très médiatisés. Prenez Fukushima, au Japon: vrai, quelques travailleurs à la centrale ont été tués par le séisme qui a causé l’accident. Mais seulement 6 personnes ont reçu plus de radiation que la limite recommandée pour une vie entière. Quant aux vies humaines écourtées, on estime qu’elles se chiffreront entre 0 et 100. Pour une centrale ébranlée par un tremblement de terre et frappée ensuite par un tsunami, ce n’est pas si mal!

J’ajoute qu’une génération récente de réacteurs nucléaires dits «rapides», refroidis au sodium, sont encore plus sécuritaires que ceux actuellement en service. Ces appareils produisent 25 fois moins de matières résiduelles que les centrales conventionnelles, car ils fissionnent une plus grande proportion de l’uranium. Mieux encore, ils ne produisent pas de déchets radioactifs dont la demi-vie excèderait 300 ans. En principe, ces réacteurs pourraient réutiliser et, du coup, «nettoyer» les résidus radioactifs stockés depuis 50 ans.

Et ce n’est pas tout. On planche actuellement sur des réacteurs au thorium, élément chimique situé 2 cases à gauche de l’uranium dans le tableau périodique. Le thorium est 3 fois plus abondant dans la nature que l’uranium, et il en faut 250 fois moins pour générer la même quantité d’énergie. Les réacteurs au thorium, comme les réacteurs «rapides», ne produisent essentiellement pas de déchets à longue demi-vie. Certains résidus faiblement radioactifs du thorium «brûlé» sont en fait très recherchés en médecine nucléaire et inutilisables par les faiseurs de bombes. En plus, la fission du thorium cesse si l’alimentation du réacteur fait défaut. Leur action n’est donc pas susceptible d’échapper à notre contrôle. Même James Hansen, climato-alarmiste en chef de la NASA, en fait l’éloge, ce qui n’est pas peu dire! Sans parler de l’Anglais James Lovelock, pionnier en matière de protection de l’environnement, de Bill Gates et du président Barack Obama.

Fission et fusion
Y a -t-il encore d’autres possibilités? Par exemple, si la fission nucléaire, en scindant des noyaux atomiques lourds, libère environ un million de fois plus d’énergie que les explosions chimiques, que dire de la fusion nucléaire qui unit des atomes légers? Celle-ci génère 3 à 4 fois plus d’énergie que la fission, essentiellement sans produire de résidus radioactifs. L’exemple classique est le cas du soleil: il fusionne des protons (hydrogène) pour en faire de l’hélium, ce qui libère une quantité astronomique, c’est le cas de le dire, d’énergie.

Le hic, c’est qu’une température avoisinant les centaines de millions de kelvins est nécessaire pour surmonter la répulsion électrostatique entre les protons et leur permettre de s’unir par le truchement d’autres forces fondamentales. Bien sûr, aucun matériau ne peut supporter une telle température. On a plutôt recours à des champs magnétiques puissants, rendus possibles par les supraconducteurs. Des développements récents nous permettent d’espérer la mise au point de cette source d’énergie dans un avenir rapproché.

Soyons cohérents
Le nucléaire n’est pas sans risque, bien sûr. Son utilisation incite à la prudence. Néanmoins, cette forme d’énergie, même si elle n’est pas parfaite, gagnerait à être davantage exploitée. Sans quoi nous laissons toute la place à l’incohérence. En effet, comment certaines personnes peuvent-elles s’alarmer à ce point de nos émissions de GES et nier du même souffle le potentiel du nucléaire, mettant de surcroît tous leurs œufs dans le panier des énergies renouvelables, tout aussi gourmandes en habitat naturel qu’inefficaces? J’ai d’ailleurs l’impression que le principal handicap au développement sécuritaire de l’énergie nucléaire est cette phobie injustifiée qu’elle suscite. Cette attitude, loin d’être constructive, mène à des coûts réglementaires prohibitifs et à une volonté politique anémique.

Si on est vraiment sérieux dans notre recherche de solutions environnementales, il est grand temps d’appuyer sur le champignon… et de surmonter la nucléophobie!

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  1. Publié le 18 septembre 2015 | Par Gilles Herman

    Un bon billet sur un sujet généralement maltraité!

    Une exploitation sécuritaire de l'énergie nucléaire requiert, à mon avis, deux conditions nécessaires: tenir à l'écart les militaires et tenir à l'écart les sociétés privées.

    Pour les militaires, c'est simple à comprendre: la tentation est grande d'utiliser des ressources civiles pour produire de l'armement hautement condamnable, il suffit de penser à l'Iran. Pour les sociétés privées, la tentation est de réduire ou d'outrepasser les normes de sécurité afin de maximiser le rendement financier de l'entreprise.

    Seule une exploitation publique dans un pays offrant une gouvernance transparente et non militarisée peut donc être envisagée, ce qui réduit hélas les possibilités de développement.

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